SENS

Shakespeare’s Narrative Sources: Italian Novellas and Their European Dissemination

Histoire Troisième – Modernised Edition

                                           HISTOIRES

                                          TRAGIQUES

                                      EXTRAITES DES

                                               œuvres italiennes de

                        Bandel, et mises en notre langue

                        Française, par Pierre Boaistuau sur-

                        nommé Launay, natif de Bretagne.

                        Dédiées à Monseigneur Mathieu de

                             Mauny, Abbé des Noyers.

                                          A PARIS,

            Pour Vincent Sertenas tenant sa boutique au Palais, en

              la galerie par où on va à la Chancellerie, et à la rue

            Neuve-Notre-Dame, à l’enseigne S. Jean l’Evangéliste.

                                             1559.

                                    Avec Privilège.

Frontispiece.

 

                             EXTRAIT DU PRIVILE-

                                               ge du roi.

Par grâce et privilège du Roi, est permis à Vincent Sertenas Libraire en l’Université de Paris, d’imprimer ou faire imprimer,  vendre et distribuer un livre intitulé, Histoires Tragiques, extraites des œuvres Italiennes de Bandel, et mises en notre langue Française par Pierre Boaistuau surnommé Launay, natif  de Bretagne. Et fait ledit Seigneur défenses à tous Libraires et  Imprimeurs, de non imprimer ou faire imprimer, vendre ne  distribuer en ses pays, terres et seigneuries, autres que ceux  qu’aura imprimés ou fait imprimer ledit suppliant sur peine de  confiscation desdits livres, et des dépens, dommages et intérêts  audit suppliant, jusques au temps et terme de six ans, à  compter du jour et date qu’ils seront achevés d’imprimer, ainsi  qu’il est contenu ès lettres patentes dudit seigneur, données à  Paris le xvij. jour de Janvier. L’an 1558. Signé Hurault, e  scellées en simple queue de cire jaune.

Extrait du privilège du

Roi.

 

                                  AVERTISSEMENT

                                                  au lecteur.

Bénin Lecteur, afin que je reconnaisse par qui j’ai profité, et que tu resentes de ta part, à qui tu es tenu du plaisir ou  contentement, lequel tu pourras recevoir de cet œuvre, je t’ai bien voulu avertir, que le seigneur de Belleforest, gentilhomme  Commingeois, m’a tant soulagé en cette traduction, qu’à peine  fût-elle sortie en lumière, sans son secours, combien que je ne  sois redevable à aucun de la diction, de laquelle je suis le seul  auteur. Si est-ce que pour tirer le sens des histoires Italiennes il  m’a tellement soulagé, que nous serions ingrats et toi et moi, si  nous ne lui en savions gré. Mais d’autant que j’espère, qu’il te  fera voir le second Tome bientôt en lumière, traduit de sa main, je me déporterai de faire plus long discours de ses louanges  lesquelles (pour ses mérites) je désirerais être aussi bien publiées partout, comme elles me sont connues, et à tous ceux qui le  fréquentent. Te priant au reste, ne trouver mauvais, si je ne me suis assujetti au style de Bandel: car sa phrase m’a semblé tant  rude, ses termes impropres, ses propos tant mal liés, et ses  sentences tant maigres, que j’ai eu plus cher la refondre tout d neuf, et la remettre en nouvelle forme, que me rendre si  superstitieux imitateur, n’ayant seulement pris de lui que le  sujet de l’histoire, comme tu pourras aisément découvrir, si tu es curieux de conférer mon style avec le sien. Au reste j’ai intitulé ce livre de titre Tragique, encore que (peut-être) il se puisse  trouver quelque histoire, laquelle ne répondra en tout à ce qui  est requis en la tragédie. Néanmoins, ainsi que j’ai été libre en  tout le sujet, ainsi ai-je voulu donner l’inscription au livre telle,  qu’il m’a plu. Te priant faire telle interprétation de mon labeur  que tu voudras recevoir de moi, tenant ma place.

Avertissement au

lecteur.

 

                 SOMMAIRE DE LA TROISIÈME HISTOIRE

Je m’assure que ceux qui mesurent la grandeur des œuvres de Dieu, selon la capacité de leur rude entendement, n’ajouteront pas légèrement foi à cette histoire, tant pour la variété des accidents étranges qui y sont décrits, que pour la nouveauté d’une si rare et parfaite amitié. Si est-ce que je puis acertener une fois pour toutes que je n’insérerai aucune histoire fabuleuse en tout cet œuvre, de laquelle je ne fasse foi par annales et chroniques, ou par commune approbation de ceux qui l’ont vu, ou par autorités de quelque fameux historiographe, Italien ou Latin. Ceux qui ont lu en Pline, Valère, Plutarque et plusieurs autres qui anciennement il s’est retrouvé grand nombre d’hommes et de femmes qui sont morts par une trop excessive joie, ne feront doute qu’on ne puisse mourir par les furieuses flammes du trop ardent amour, lequel s’il s’empare une fois de quelque généreux sujet et qu’il ne trouve forte résistance qui lui serve de rempart pour empêcher la violence de son cours, il mine et consomme si bien peu à peu les vertus et facultés naturelles, que l’esprit succombant au faix quitte la place à la vie. Ce qui est vérifié par la piteuse et infortunée mort de deux amants, lesquels rendirent leurs derniers soupirs en un même sépulcre à Vérone, auquel reposent encore pour le jourd’hui leurs os avec grand merveille:  histoire non moins admirable que véritable.

 

Sommaire.

 

 

[DP:Frame]

[BAN:Dedication]

[PAI:Argument]

[BR: Argument]

[R&J-Q1:Chorus1]

[R&J-Q2:Chorus 1]

                                HISTOIRE TROISIÈME,

                    De deux amants, dont l’un mourut de ve-

                              nin, l’autre de tristesse.

Si l’affection particulière qu’à bon droit chacun porte au lieu de sa nativité ne vous déçoit, je crois que vous confesserez avecques moi qu’il y a peu de cités en Italie qui puissent surmonter Vérone:  tant à cause du fleuve navigable nommé Adige, qui passe quasi par le milieu de la ville, et au moyen duquel se fait une grosse trafique en Allemagne, comme en semblable pour le regard des fertiles montagnes et vallées délectables qui l’environnent, avec un grand nombre de très claires et vives fontaines qui servent pour l’aise et commodité du lieu, sans déduire par le menu plusieurs autres singularités, quatre ponts, et une infinité d’autres vénérables antiquités qui se manifestent de jour à autre, à ceux qui sont curieux de les contempler.

1. Description of Verona.       

[BAN:1] [PAI:1] [BR:1] [R&J-Q1:Chorus1] [R&J-Q2:Chorus 1]

                    Ce que j’ai voulu rechercher un peu de plus loin, d’autant que l’histoire très véritable que je veux déduire ci- après en dépend, et en est encore pour le jourd’hui la mémoire si récente à Vérone qu’à peine en sont essuyés les yeux de ceux qui ont vu ce piteux spectacle.

2. The narrator introduces the woeful story he is about to tell.      

[DP:Frame] [BAN:2] [PAI:2] [BR:2]

                                                   Du temps que le seigneur de l’Escale était seigneur de Vérone, il y avait deux familles en la cité, qui étaient plus renommées que les autres, tant en richesse qu’en noblesse, l’une desquelles s’appelait les Montesches, l’autre les Cappellets. Mais ainsi que le plus souvent il y a envie entre ceux qui sont en pareil degré d’honneur, aussi survint-il quelque inimitié entr’eux, et combien que l’origine en fût léger et assez malfondé, si est-ce que par intervalle de temps il s’enflamma si bien qu’en diverses menées qui se dressèrent d’une part et d’autre, plusieurs y laissèrent la vie.

3. The old grudge between the two families.      

[DP:1] [BAN:3] [PAI:3] [BR:4] [R&J-Q1:Chorus1] [R&J-Q2:Chorus 1]

                                                                                  Le seigneur Barthélemy de l’Escale (duquel avons jà parlé) étant seigneur de Vérone, et voyant un tel désordre en sa république s’essaya par tous moyens de réduire et concilier ces deux ligues, mais tout en vain, car leur haine était si bien enracinée, qu’elle ne pouvait être modérée par aucune prudence ou conseil, de sorte qu’il ne put gagner sur eux autre chose que leur faire laisser les armes pour un temps, attendant quelque autre saison plus opportune, où avec plus de loisir il espérait apaiser le reste.

4. The seigneur de l’Escale’s intervention.      

[DP:1] [BAN:4] [BR:5] [R&J-Q1:2.a] [R&J-Q2:2.a]  

                                                                               Cependant que ces choses étaient en tel état, l’un des Montesches, qui se nommait Roméo, âgé de vingt à vingt et un an, le plus beau et mieux accompli gentilhomme qui fût en toute la jeunesse de Vérone, s’enamoura de quelque damoiselle de Vérone, et en peu de jours fut tellement épris de ses bonnes grâces, qu’il abandonna toutes ses autres occupations pour la servir et honorer. Et après plusieurs lettres, ambassades et présents, il se délibéra enfin de parler à elle, et de lui faire ouverture de ses passions, ce qu’il fit sans rien pratiquer, car elle qui n’avait été nourrie qu’à la vertu lui sut tant bien répondre, et retrancher ses affections amoureuses qu’il avait occasion pour l’avenir de n’y plus retourner, et même se montra si austère qu’elle ne lui fit la grâce d’un seul regard, mais plus le jeune enfant la voyait rétive, plus s’enflammait, et après avoir continué quelque mois en telle servitude sans trouver remède à sa passion,

5. Presentation of Roméo and his love for a chaste and austere Veronese girl.      

[DP:2] [DP:3] [BAN:6] [BAN:7] [PAI:5] [BR:6] [BR:7] [R&J-Q1:5.a] [R&J-Q1:5.b] [R&J-Q2:5.a] [R&J-Q2:5.b]

                                                                                    se délibéra enfin de s’en aller de Vérone pour expérimenter si en changeant de lieu il pourrait changer d’affection, et disait en soi-même:  “Que me sert d’aimer une ingrate, puisqu’elle me dédaigne ainsi? Je la suis partout, et elle me fuit, je ne puis vivre si je ne suis auprès d’elle, et elle n’a contentement aucun, sinon quand elle est absente de moi. Je me veux donc pour l’avenir étranger de sa présence, car peut-être que ne la voyant plus, ce mien feu qui prend viande et aliment de ses beaux yeux s’amortira peu à peu”.

6. Roméo decides to leave Verona.      

[BAN:8] [PAI:6] [BR:8]

                                    Mais pensant exécuter ses pensers, en un instant ils étaient réduits au contraire, de sorte que ne sachant en quoi se résoudre passait les jours et les nuits en plaintes et lamentations merveilleuses. Car amour le sollicitait de si près, et lui avait si bien empreinte la beauté de la damoiselle en l’intérieur de son cœur, que n’y pouvant plus résister il succombait au faix, et se fondait peu à peu comme la neige au soleil,

7. Roméo is torn between opposite alternatives, and is prey of despair.      

[BAN:9] [PAI:7] [BR:9] [R&J-Q1:5.b] [R&J-Q2:5.b]

          de quoi émerveillés ses parents et alliés, plaignaient grandement son désastre,

8. Roméo’s parents and friends lament his plight.      

[BAN:10] [PAI:8] [BR:10] [R&J-Q1:4.c] [R&J-Q2:4.c]

                                           mais sur tous les autres un sien compagnon plus mûr d’âge et de conseil que lui, commença à le reprendre aigrement. Car l’amitié qu’il lui portait était si grande qu’il se ressentait de son martyre, et participait à sa passion, qui fut cause que le voyant quelquefois agité de ses rêveries amoureuses, il lui dit:  “Roméo, je m’émerveille grandement comme tu consumes ainsi le meilleur de ton âge à la poursuite d’une chose de laquelle tu te vois méprisé et banni, sans qu’elle ait respect ni à ta prodigue dépense, ni à ton honneur, ni à tes larmes, ni même à ta misérable vie, qui émouve les plus constants à pitié. Parquoi je te prie par notre ancienne amitié et par ton propre salut que tu apprennes à l’avenir à être tien, sans aliéner ta liberté à personne tant ingrate, car à ce que je puis conjecturer par les choses qui sont passées entre toi et elle, ou elle est amoureuse de quelque autre, ou bien est en délibération de n’aimer jamais aucun. Tu es jeune, riche des biens de fortune, et plus recommandé en beauté que gentilhomme de cette cité, tu es bien instruit aux lettres, tu es fils unique de ta maison. Quel crève-cœur à ton pauvre vieillard de père, et à tes autres parents de te voir ainsi précipité en cet abîme de vices, et en l’âge où tu dusses leur donner quelque espérance de ta vertu. Commence doncques désormais à reconnaître l’erreur en laquelle as vécu jusques ici. Ôte ce voile amoureux qui te bande les yeux et qui t’empêche de suivre le droit sentier, par lequel tes ancêtres ont cheminé, ou bien si tu te sens si sujet à ton vouloir, range ton cœur en autre lieu, et élis quelque maîtresse qui le mérite, et ne sème désormais tes peines en si mauvaise terre, que tu n’en reçoives aucun fruit. La saison s’approche qu’il se fera assemblée de dames par la cité où tu en pourras regarder quelqu’une de si bon œil qu’elle te fera oublier tes passions précédentes.”

9. One of his friends rebukes him. and adivses him to look at other girls.      

[BAN:11] [PAI:9] [BR:11] [R&J-Q1:8] [R&J-Q1:10] [R&J-Q2:5.d] [R&J-Q2:8] [R&J-Q2:10]

                                     Ce jeune enfant ententivement écoute toutes les raisons persuasives de son ami, commença quelque peu à modérer cet ardeur, et reconnaître que toutes les exhortations qu’il lui avait faites ne tendaient qu’à bonne fin, et dès lors délibéra les mettre en exécution et de se retrouver indifféremment par toutes les festins et assemblées de la ville sans avoir aucune des dames non plus affectée que l’autre. Et continua en cette façon de faire deux ou trois mois, pensant par ce moyen éteindre les étincelles de ses anciennes flammes.

10. Roméo follows his friend’s advice and starts to attend feasts and parties.      

[PAI:6] [PAI:10] [BR:12]

Advint donc quelques jours après environ la fête de Noël que l’on commença à faire festins, où les masques selon la coutume avaient lieu. Et parce qu’Antoine Cappellet était chef de sa famille et des plus apparents seigneurs de la cité, il fit un festin, et pour le mieux solenniser, il convia toute la noblesse tant des hommes que des femmes, en laquelle on put voir aussi la plus grand part de la jeunesse de Vérone.

11. Antoine Cappellet’s feast at Christmas.      

[DP:2] [BAN:5] [BAN:13] [PAI:11] [BR:14] [R&J-Q1:6.c] [R&J-Q2:6.c]

                                                           La famille des Cappellets (comme nous avons montré au commencement de cette histoire) était en disside avec celle des Montesches, qui fut la cause pour laquelle les Montesches ne se trouvèrent à ce convi, hors mis ce jeune adolescent Roméo Montesche, lequel vint en masque après le souper, avec quelques autres jeunes gentilshommes. Et après qu’ils eurent demeuré quelque espace de temps la face couverte de leurs masques, ils se démasquèrent.

12. No Montague is invited but Roméo goes masked with some friends. After a while they unmask.      

[DP:4] [BAN:13] [PAI:12] [BR:15] [R&J-Q1:13.a] [R&J-Q1:13.d] [R&J-Q2:13.a] [R&J-Q2:13.d]

                        Et Roméo tout honteux se retira en un coin de la salle,

13. Roméo withraws into a corner.      

[DP:6] [BAN:14] [PAI:13] [BR:16]

        mais pour la clarté des torches qui étaient allumées il fut incontinent avisé de tous, spécialement des dames, car outre la naïve beauté, de laquelle nature l’avait doué,

14. Roméo is gazed upon by the ladies for his beauty.      

[DP:4] [BAN:15] [PAI:14] [BR:17]

                                                                              encore s’émerveillaient-elles davantage de son assurance, et comme il avait osé entrer avec telle privauté en la maison de ceux qui avaient peu d’occasion de lui vouloir bien. Toutefois les Cappellets dissimulant leur haine, ou bien pour la révérence de la compagnie, ou pour le respect de son âge, ne lui méfirent, ni d’effet ni de paroles.

15. He is also gazed upon for his boldness, but no one dares to challenge him.      

[DP:4] [BAN:15] [PAI:15] [BR:18] [R&J-Q1:15.d] [R&J-Q2:15.d]

                                  Au moyen de quoi avec toute liberté il pouvait contempler les dames à son aise, ce qu’il sut si bien faire, et de si bonne grâce qu’il n’y avait celle qui ne reçût quelque plaisir de sa présence. Et après avoir assis un jugement particulier sur l’excellence de chacune, selon que l’affection le conduisait, il avisa une fille entre autres d’une extrême beauté, laquelle encore qu’il ne l’eût jamais vue, elle lui plut sur toutes et lui donnait en son cœur le premier lieu en toute perfection de beauté.

16. Roméo notices a girl and falls in love at first sight.      

[BAN:16] [PAI:16] [BR:19] [R&J-Q1:15.c] [R&J-Q2:15.c]

                 Et la festoyant incessamment par piteux regards, l’amour qu’il portait à sa première damoiselle demeura vaincu par ce nouveau feu, lequel prit tel accroissement et vigueur qu’il ne se put onques éteindre que par la seule mort, comme vous pourrez entendre par l’un des plus étranges discours que l’homme mortel saurait imaginer.

17. Roméo forgets about his prevoious love. The narrator comments on his sudden change and prefigures the tragic ending.      

[DP:11] [PAI:17] [BAN:17] [BR:20]

                                                       Le jeune Roméo doncques se sentant agité de cette nouvelle tempête, ne savait quelle contenance tenir, ains était tant surpris et altéré de ses dernières flammes qu’il méconnaissait presque soi-même, de sorte qu’il n’avait la hardiesse de s’enquérir qui elle était, et n’était intentif seulement qu’à repaître ses yeux de la vue d’icelle, par lesquels il humait le doux venin amoureux, duquel il fut enfin si bien empoisonné, qu’il fina ses jours par une cruelle mort.

18. Roméo feels as in a tempest tossed and does not dare ask the girl her name. The narrator comments on the tragic empoisoning of Roméo with love.      

[BAN:17] [PAI:18] [BR:21]

                     Celle pour qui Roméo souffrait une si étrange passion, s’appelait Juliette, et était fille de Cappellets maître de la maison où se faisait cette assemblée,

19. The narrator reveals that the girl’s name is Juliette.      

[BAN:18] [PAI:19]  

                                                                laquelle ainsi que ses yeux ondoient çà et là, aperçut de fortune Roméo, lequel lui sembla le plus beau gentilhomme qu’elle eût oncques vu à son gré. Et amour adonc qui était en embûche, lequel n’avait point encore assailli le tendre cœur de cette jeune damoiselle, la toucha si au vif que quelque résistance qu’elle sût faire n’eut pouvoir de se garantir de ses forces, et dès lors commença à contemner toutes les pompes de la fête, et ne sentait plaisir en son cœur sinon lorsque par emblée elle avait jeté ou reçu quelque trait d’œil de Roméo.

20. Juliette sees Roméo and forgets about the feast.      

[DP:5] [BAN:18] [PAI:20] [BR:22]

                                                 Et après avoir contenté leurs cœurs passionnés par une infinité d’amoureux regards, lesquels se rencontrant le plus souvent et se mêlant, ensemble leurs rayons ardents donnaient suffisant témoignage de quelque commencement d’amitié.

21. The two youths gaze at each other and become aware of mutual love.      

[BAN:19] [PAI:21] [BR:23]

                                          Amour ayant fait cette brèche au cœur de ces amants, ainsi qu’ils cherchaient tous deux les moyens de parler ensemble, fortune leur en apprêta une prompte occasion, car quelque seigneur de la troupe prit Juliette par la main pour la faire danser au bal de la torche, duquel elle se sut si bien acquitter, et de si bonne grâce, qu’elle gagna pour ce jour le prix d’honneur entre toutes les filles de Vérone.

22. Juliette is invited to dance and is the most graceful dancer at the feast.      

[PAI:22] [BR:24]

              Roméo ayant prévu le lieu où elle se devait retirer, fit ses approches, et sut si discrètement conduire ses affaires qu’il eut le moyen à son retour d’être auprès d’elle. Juliette le bal fini retourna au même lieu duquel elle était partie auparavant, et demeura assise entre Roméo, et un autre appelé Marcucio, courtisan fort aimé de tous, lequel à cause de ses facéties et gentillesses était bien reçu en toutes compagnies.

23. Roméo takes a seat next to hers and when Juliet returns from the dance she sist between him and Marcucio.      

[PAI:23] [BR:25]

                                                                                 Marcucio hardi entre les vierges, comme un lion entre les agneaux saisit incontinent la main de Juliette, lequel avait une coutume tant l’hiver que l’été d’avoir toujours les mains froides comme un glaçon de montagne, même étant auprès du feu.

24. Juliette’s right hand is seized by Marcucio’s cold hand.      

[DP:9] [BAN:22] [PAI:24] [BR:26]

                                                                               Roméo lequel était au côté senestre de Juliette, voyant que Marcucio la tenait par la main dextre afin de ne faillir à son devoir, prit l’autre main de Juliette, et la lui serrant un peu, se sentit tellement pressé de cette nouvelle faveur qu’il demeura court sans pouvoir répondre,

25. Juliet’s left hand is seized by Romeus. Emotion prevents him from talking to her.      

[DP:9] [BAN:22] [PAI:25] [BR:27] [R&J-Q1:15.e] [R&J-Q2:15.e]

                              mais elle qui aperçut par sa mutation de couleur que le défaut procédait d’une trop véhémente amour désirant de l’ouïr parler, se tourna vers lui, et la voix tremblante avec une honte virginale entremêlée d’une pudicité, lui dit: “Benoîte soit l’heure de votre venue à mon côté”, puis pensant achever le reste, amour lui serra tellement la bouche qu’elle ne put achever son propos. À quoi le jeune enfant tout transporté d’aise et de contentement en soupirant lui demanda quelle était la cause de cette fortunée bénédiction. Juliette un peu plus assurée avec un regard de pitié lui dit en souriant:  “Mon gentilhomme ne soyez point émerveillé si je bénis votre venue, d’autant que le seigneur Marcucio longtemps avec sa main gelée m’a toute glacé la mienne, et vous de votre grâce la m’avez échauffée.” À quoi soudain répliqua Roméo:  “Madame, si le ciel m’a été tant favorable que je vous aie fait quelque service agréable, pour m’être trouvé casuellement en ce lieu, je l’estime bien employé, ne souhaitant autre plus grand bien pour le comble de tous les contentements que je prétends en ce monde, que de vous servir, obéir et honorer partout où ma vie se pourra étendre, comme l’expérience vous en fera plus entière preuve, lorsqu’il vous plaira en faire essai. Mais au reste si vous avez reçu quelque chaleur par l’atouchement de ma main, bien vous puis-je assurer que les flammes sont mortes au regard des vives étincelles et du violent feu qui sort de vos beaux yeux, lequel a si bien enflammé toutes les plus sensibles parties de moi, que si je ne suis secouru par la faveur de vos divines grâces, je n’attends que l’heure d’être du tout consommé et mis en cendre.”

26. Juliette sees Roméo blush and starts talking. Roméo declares his love.      

[DP:10] [BAN:22] [PAI:26] [BR:28] [R&J-Q1:15.e] [R&J-Q2:15.e]

                   À peine eut-il achevé ses dernières paroles que le jeu de la torche prit fin, dont Juliette qui toute brûlait d’amour, lui serrant la main étroitement, n’eut loisir de lui faire autre réponse que de lui dire tout bas:  “Mon cher ami, je ne sais quel autre plus assuré témoignage vous voulez de mon amitié, sinon que je vous puis acertener que vous n’êtes point plus à vous- même que je suis vôtre, étant prête et disposée de vous obéir en tout ce que l’honneur pourra souffrir, vous suppliant de vous contenter de ce, pour le présent, attendant quelque autre saison plus opportune où nous pourrons communiquer plus privément de nos affaires.”

27. Juliette avows her love and acknolwedges his. She invites him to talk again privately.      

[BAN:22] [PAI:27] [BR:29] [R&J-Q1:15.e] [R&J-Q2:15.e]

                           Roméo se sentant pressé de partir avec la compagnie, sans savoir par quel moyen il pourrait revoir quelque autre fois celle qui le faisait vivre et mourir, s’avisa de demander à quelque sien ami qui elle était, lequel lui fit réponse qu’elle était fille de Cappellet maître de la maison où avait fait ce jour le festin, lequel indigné outre mesure de quoi la fortune l’avait adressé en lieu si périlleux, jugeait en soi-même qu’il était presque impossible de mettre fin à son entreprise.

28. Roméo asks his friends who the girls is and when he is told he despairs.      

[BAN:23] [PAI:28] [BR:31] [R&J-Q1:15.f] [R&J-Q2:15.f]

                                                                                         Juliette convoiteuse d’autre côté de savoir qui était le jouvenceau qui l’avait tant humainement caressée le soir, et duquel elle sentait la nouvelle plaie en son cœur, appela une vieille dame d’honneur, qui l’avait nourrie et élevée de son lait, à laquelle elle dit, étant appuyée:  “Mère qui sont ces deux jouvenceaux qui sortent les premiers avec deux torches devant?” à laquelle la vieille répondit, selon le nom des maisons dont ils étaient issus. Puis elle l’interrogea derechef:  “Qui est ce jeune qui tient un masque en sa main, et est vêtu d’un manteau de damas?” “C’est, dit-elle, Roméo Montesche, fils du capital ennemi de votre père et de ses alliés.” Mais la pucelle au seul nom de Montesche demeura toute confuse, désespérant du tout de pouvoir avoir pour époux son tant affectionné Roméo, pour les anciennes inimitiés d’entre les deux familles. Néanmoins elle sut (pour l’heure) si bien dissimuler son ennui et mécontentement, que la vieille ne le put comprendre, ains lui persuada de se retirer en sa chambre pour se coucher, à quoi elle obéit, mais étant au lit, et cuidant prendre son accoutumé repos, un grand tourbillon de divers pensements, commencèrent à l’environner et traiter de telle sorte, qu’elle ne sut oncques clore les yeux, mais se tournant çà et là, fantastiquait diverses choses en son esprit, faisant ores état de retrancher du tout cette pratique amoureuse, ores de la continuer. Ainsi était la pucelle agitée de deux contraires, desquels l’un lui donnait adresse de poursuivre sa délibération, l’autre lui proposait le péril éminent auquel indiscrètement elle se précipitait. Et après avoir longuement vagué en ce labyrinthe amoureux, ne savait enfin en quoi se résoudre, mais elle pleurait incessamment, et s’accusait soi- même, disant:

29. Juliette discovers Roméo’s and desparis.      

[BAN:24] [PAI:29] [BR:32] [R&J-Q1:15.h] [R&J-Q2:15.h]

                         “Ah! chétive et misérable créature, dont procèdent ces inaccoutumées traverses que je sens en mon âme, qui me font perdre le repos? Mais infortunée que je suis, que sais-je si ce jouvenceau m’aime comme il dit? peut-être que sous le voile de ses paroles emmiellées il me veut ravir l’honneur pour se venger de mes parents, qui ont offensé les siens, et par ce moyen me rendre avec mon éternelle infamie la fable du peuple de Vérone.”

30. Juliette is worried that Romeo might want to dishonour her.      

[DP:12] [BAN:25] [PAI:30] [BR:33] [R&J-Q1:15.h] [R&J-Q2:15.h]

                                              Puis soudain après elle condamnait ce qu’elle soupçonnait au commencement, disant: “Serait-il bien possible que sous une telle beauté et accomplie douceur, déloyauté et trahison eussent mis leur siège? S’il est ainsi que la face est la loyale messagère des conceptions de l’esprit, je me puis assurer qu’il m’aime. Car j’ai expérimenté tant de mutations de couleur en lui, lorsqu’il parlait à moi, et l’ai vu tant transporté et hors de soi, que je ne dois souhaiter autre plus certain augure de son amitié, en laquelle je veux persister, immuable jusques au dernier soupir de ma vie, moyennant qu’il m’épouse.

31. Juliette soon changes her mind as Roméo’s beauty can only reflect moral integrity.      

[DP:12] [BAN:26] [PAI:31] [BR:34]  

                 Car (peut-être) que cette nouvelle alliance engendrera une perpétuelle paix et amitié entre sa famille et la mienne.”

32. Juliet thinks that their marriage might appease the feud.      

[DP:12] [BAN:27] [PAI:32] [BR:35]

              Arrêté doncques en cette délibération toutes les fois qu’elle avisait Roméo, passer devant sa porte, elle se présentait avec un visage joyeux, et le conduisait du clin de l’œil, tant qu’elle l’eût perdu de vue. Et après avoir continué en cette façon de faire, par plusieurs jours, Roméo ne se pouvant contenter du regard, contemplait tous les jours l’assiette de la maison, et un jour entre autres il avisa Juliette à la fenêtre de sa chambre, qui répondait à une rue fort étroite, vis-à-vis de laquelle y avait un jardin, qui fut cause que Roméo (craignant que leurs amours fussent manifestées) commença dès lors à ne passer plus le jour devant sa porte,

33. Juliette sees Roméo pass under her window several times. He eventually finds a way to enter her garden at night.      

[BAN:28] [DP:14] [PAI:33] [BR:37] [BR:39] [BR:40]

                                                          mais si tôt que la nuit avec son brun manteau avait couvert la terre, il se pourmenait lui seul avec ses armes en cette petite ruelle. Et après y avoir été plusieurs fois à faute, Juliette impatiente en son mal, se mit un soir à sa fenêtre, et aperçut aisément par la splendeur de la Lune son Roméo, joignant sa fenêtre non moins attendu qu’attendant,

34. One night Roméo walks past Juliet’s window and she sees him in the moonlight.      

[DP:15] [BAN:29] [PAI:34] [BR:43]  

                      lors elle lui dit tout bas la larme à l’œil, avec une voix interrompue de soupirs:  “Seigneur Roméo, vous me semblez par trop prodigue de votre vie, l’exposant à telle heure à la merci de ceux qui ont si peu d’occasion de vous vouloir bien, lesquels outre s’ils vous y avaient surpris vous mettraient en pièces, mon honneur que j’ai plus cher que ma vie, en serait à jamais intéressé.” “Madame, répondit Roméo, ma vie est en la main de Dieu, de laquelle lui seul peut disposer. Si est-ce que si quelqu’un voulait faire effort de la m’ôter je lui ferais connaître en votre présence comme je la sais défendre, ne m’étant point toutefois si chère, ni en telle recommendation, que je ne la voulusse sacrifier pour vous à un besoin. Et quand bien mon désastre serait si grand que j’en fusse privé en ce lieu je n’aurais point d’occasion d’y avoir regret, sinon que la perdant je perdrais le moyen de vous faire connaître le bien que je vous veux, et la servitude que j’ai à vous, ne désirant la conserver pour aise que j’y sente, ni pour autre regard fors que pour vous aimer, servir et honorer, jusques au dernier soupir d’icelle”.

35. Juliette worries about Roméo’s safety. He swears that he will be her servant.      

[BAN:30] [DP:15] [PAI:35] [BR:46] [R&J-Q1:17.d] [R&J-Q2:17.d]    

Soudain qu’eut donné fin à son propos, lors amour et pitié commencèrent à s’emparer du cœur de Juliette, et tenant sa tête appuyée sur une main, ayant sa face toute baignée de larmes, répliqua à Roméo:  “Seigneur Roméo, je vous prie ne me ramentevoir plus ces choses. Car la seule appréhension que j’ai d’un tel inconvénient me fait balancer entre la mort et la vie, étant mon cœur si uni au vôtre, que vous ne sauriez recevoir le moindre ennui de ce monde auquel je ne participe comme vous- même, vous priant au reste, que si vous désirez votre salut et le mien, que vous m’exposez en peu de paroles quelle est votre délibération pour l’avenir. Car si vous prétendez autre privauté de moi que l’honneur ne le commande, vous vivez en très grand erreur. Mais si votre volonté est sainte, et que l’amitié laquelle vous dites me porter, soit fondée sur la vertu, et qu’elle se consomme par mariage, me recevant pour votre femme, et légitime épouse, vous aurez telle part en moi, que sans avoir égard à l’obéissance et révérence, que je dois à mes parents, ni aux anciennes inimitiés de votre famille et de la mienne, je vous ferai maître et seigneur perpétuel de moi, et de tout ce que je possède, étant prête et appareillée de vous suivre partout où vous me commanderez. Mais si votre intention est autre, et que vous pensez recueillir le fruit de ma virginité, sous le prétexte de quelque lascive amitié, vous êtes bien trompé, vous priant vous en déporter, et me laisser désormais vivre en repos avec mes semblables.”

36. Juliet tells him that they either get married or he should go away.      

[DP:17] [BAN:31] [PAI:36] [BR:47] [R&J-Q1:17.i] [R&J-Q2:17.i]

                           Roméo qui n’aspirait à autre chose, joignant les mains au ciel, avec un aise et contentement incroyable, lui répondit:  “Madame, puisqu’il vous plaît me faire l’honneur de m’accepter pour tel, je l’accorde, et m’y consens, du meilleur endroit de mon cœur, lequel vous demourra pour gage, et assuré témoin de mon dire, jusques à ce que Dieu m’ait fait la grâce de le vous montrer par effet. Et afin que je donne commencement à mon entreprise, je m’en irai demain au conseil à frère Laurent, lequel, outre qu’il est mon père spirituel, a de coutume de me donner instruction en tous mes autres affaires privés. Et ne faudrai (s’il vous plaît) à me retrouver en ce lieu, à la même heure, afin de vous faire entendre ce que j’aurai moyenné avecques lui”

37. Roméo promises that he will talk to frère Laurent and they part.      

[PAI:37] [BR:48] [R&J-Q1:17.j] [R&J-Q2:17.j] [R&J-Q2:17.k]

                                                                               ce qu’elle accorda volontiers, et se finèrent leurs propos, sans que Roméo reçût, pour ce soir, autre faveur d’elle que de parole.

38. Roméo finds no other satisfaction than pleasant words.      

[DP:17] [BAN:31] [PAI:38] [BR:49] [R&J-Q2:17.g]

                                                                                     Ce frère Laurent, duquel il sera fait plus ample mention ci-après, était un ancien Docteur en Théologie, de l’ordre des frères Mineurs, lequel outre l’heureuse profession qu’il avait fait aux saintes lettres, était merveilleusement bien versé en Philosophie, et grand scrutateur des secrets de nature, même renommé d’avoir intelligence de la Magie, et des autres sciences cachées et occultes, ce qui ne diminuait en rien sa réputation, car il n’en abusait point. Et avait ce frère, par sa prud’homie et bonté, si bien gagné le cœur des citoyens de Vérone, qu’il les oyait presque tous en confession, et n’y avait celui depuis les petits jusques aux grands, qui ne le révérât et aimât, et même le plus souvent par sa grande prudence, était quelquefois appelé aux plus étroits affaires des seigneurs de la ville. Et entre autres il était grandement favorisé du seigneur de l’Escale seigneur de Vérone, et de toute la famille des Montesches, et des Cappellets, et de plusieurs autres. Le jeune Roméo (comme avons jà dit) dès son jeune âge avait toujours eu je ne sais quelle particulière amitié avecques frère Laurent, et lui communiquait ses secrets.

39. The narrator describes frère Laurent as a beloved friar and Roméo’s own spiritual father.      

[DP:20] [BAN:33] [PAI:39] [BR:50] [R&J-Q1:18.a] [R&J-Q2:18.a]

Au moyen de quoi partant d’avec Juliette s’en va tout droit à saint François, où il raconta par ordre tout le succès de ses amours au beau père, et la conclusion du mariage prise entre lui et Juliette, ajoutant pour la fin, qu’il élirait plutôt une honteuse mort, que de lui faillir de promesse,

40. Roméo goes to frère Laurent and asks him to marry him to Juliette.      

[DP:21] [BAN:34] [PAI:40] [BR:51] [R&J-Q1:18.c] [R&J-Q2:18.c]

                                                         , auquel le bon homme après lui avoir fait plusieurs remontrances, et proposé tous les inconvénients de ce mariage clandestin, l’exhorta d’y penser plus à loisir.

41. The friar tries to dissuade him.      

[PAI:41] [BR:52] [R&J-Q1:18.d] [R&J-Q2:18.d]

                     Toutefois il ne lui fut possible de le réduire, parquoi vaincu de sa pertinacité, et aussi projetant en lui-même que ce mariage serait (peut-être) moyen de réconcilier ces deux lignées, lui accorda enfin sa requête, avec la charge qu’il aurait un jour de délai, pour excogiter le moyen de pourvoir à leur fait.

42. He eventually consents as he thinks that the marriage may help assuage the feud.      

[DP:22] [BAN:35] [PAI:42] [BR:54] [R&J-Q1:18.e] [R&J-Q2:18.e]

       Mais si Roméo était soigneux de son côté de donner ordre à ses affaires, Juliette semblablement faisait bien son devoir du sien. Car voyant qu’elle n’avait personne autour d’elle, à qui elle pût faire ouverture de ses passions, s’avisa de communiquer le tout à sa nourrice qui couchait en sa chambre, et lui servait de femme d’honneur, à laquelle elle commit entièrement tout le secret des amours de Roméo et d’elle. Et quelque résistance que la vieille fît au commencement de s’y accorder elle la sut enfin si bien persuader et la gagner, qu’elle lui promit de lui obéir en ce qu’elle pourrait,

43. Juliette discloses her secret love to the nurse, who eventually promises to help her.      

[BAN:37] [PAI:43] [BR:58]

                                                                         et dès lors la dépêcha pour aller en diligence parler à Roméo, et savoir de lui par quel moyen ils pourraient épouser et qu’il lui fît entendre ce qu’il avait été déterminé entre frère Laurent et lui.

44. The nurse goes to Roméo to enquire about how to proceed.      

[BAN:37] [PAI:44] [BR:59] [R&J-Q1:19.e] [R&J-Q2:19.e]

                                                                                        À laquelle Roméo fit réponse comme le premier jour qu’il avait informé frère Laurent de son affaire, il avait différé jusques au jour subséquent qui était ce même jour, et qu’à peine y avait-il une heure qu’il en était retourné pour la seconde fois. Et que frère Laurent et lui avaient avisé que le samedi suivant elle demanderait congé à sa mère d’aller à confesse, et se trouverait en l’église de saint François en certaine chapelle, en laquelle secrètement les épouserait, et qu’elle ne faillît à se trouver,

45. Roméo instructs the Nurse to accompany Juliette to shrine the following Saturday.      

[BAN:42] [PAI:45] [BR:59] [BR:64] [R&J-Q1:19.e] [R&J-Q2:19.e]

                                                                                                 ce qu’elle sut si bien conduire, et avec telle discrétion, que sa mère lui accorda sa requête, et accompagnée seulement de la bonne vieille, et d’une jeune damoiselle, se trouva au jour déterminé. Et si tôt qu’elle fut entrée en l’église, elle fit appeler le bon docteur frère Laurent, à laquelle on fit réponse, qu’il était au confessionnaire, et qu’on l’allait avertir de sa venue.

46. Juliette is allowed by her mother to go to confession and is escorted to church by the nurse and another woman.      

[DP:23] [BAN:46] [PAI:46] [BR:65]

                                                                                       Si tôt que frère Laurent fut averti de la venue de Juliette, il entra au grand corps de l’église, et dit à la bonne vieille et à la jeune damoiselle, qu’elles allassent ouïr messe, et qu’il les ferait appeler mais que il eût fait avecques Juliette. Laquelle entrée en la cellule avecques frère Laurent, ferma la porte sur eux, comme il avait de coutume, même qu’il y avait près d’une heure que Roméo et lui étaient ensemble enfermés.

47. The friar tells the two women to wait behind and goes with Juliette to the confessional, where they find Roméo.      

[DP:24] [BAN:48] [PAI:47] [BR:66] [R&J-Q1:21.a] [R&J-Q2:21.a]

                                                                    Auxquels frère Laurent, après les avoir ouïs en confession, dit à Juliette: “Ma fille, selon que Roméo (que voici présent) m’a récité, vous êtes accordée avecques lui, de le prendre pour mari, et lui semblablement vous pour son épouse, persistez-vous encore maintenant en ces propos?” Les amants répondirent qu’ils ne souhaitaient autre chose. Et voyant leurs volontés conformes, après avoir raisonné quelque peu à la recommendation de la dignité de mariage, il prononça les paroles desquelles on use, selon l’ordonnance de l’église, aux épousailles. Et elle ayant reçu l’anneau de Roméo, se levèrent de devant lui, lequel leur dit:  “Si avez quelque autre chose à conférer ensemble de vos menus affaires, diligentez-vous, car je veux faire sortir Roméo d’ici, au desceu des autres.”

48. The friar confesses them and celebrates the secret marriage.      

[DP:25] [BAN:49] [PAI:48] [BR:68] [R&J-Q1:21.a] [R&J-Q2:21.a]

                                              Roméo pressé de se retirer, dit secrètement à Juliette, qu’elle lui envoyât après le dîner la vieille, et qu’il ferait faire une échelle de cordes, par laquelle (ce soir même) il monterait en sa chambre par la fenêtre, où plus à loisir ils aviseraient à leurs affaires.

49. Roméo tells Juliet to send him the old nurse and he will climb to Juliette’s window by way of a cord ladder.      

[DP:25] [BAN:38] [PAI:49] [BR:69] [R&J-Q1:19.e] [R&J-Q1:20.c] [R&J-Q2:19.e] [R&J-Q2:20.c]

                                                            Les choses arrêtées entre eux chacun se retira en sa maison avec un contentement incroyable, attendant l’heure heureuse de la consommation de leur mariage.

50. The two lovers part.      .

[DP:26] [PAI:50] [BR:70] [R&J-Q1:21.a] [R&J-Q2:21.a]

                       Roméo arrivé à sa maison déclara entièrement tout ce qui était passé entre lui et Juliette à un sien serviteur nommé Pierre auquel il se fût fié de sa vie, tant il avait expérimenté sa fidélité, et lui commanda de recouvrer promptement une échelle de cordes avec deux forts crochets de fer, attachés aux deux bouts, ce qu’il fit aisément, parce qu’elles sont fort fréquentes en Italie.

51. Roméo informs his servant, Pierre, and orders him to get him a cord ladder.      

[BAN:39] [PAI:51] [BR:73] [R&J-Q1:19.e] [R&J-Q2:19.e]

                                                 Juliette n’oublia au soir sur les cinq heures, d’envoyer la vieille vers Roméo, lequel ayant pourvu de ce qui était nécessaire, lui fit bailler ladite échelle, et la pria d’assurer Juliette, que ce soir même il ne faudrait au premier somme de se trouver au lieu accoutumé,

52. Juliette sends the nurse to Roméo in order to get the ladder.      

[BR:74]

                                                                                mais si cette journée sembla longue à ses passionnés amants, il en faut croire ceux qui ont fait autres fois essai de semblables choses, car chacune minute d’heure leur durait mille ans, de sorte que s’ils eussent pu commander au ciel, comme Josué fit au soleil, la terre eût été bientôt couverte de très obscures ténèbres.

53. Narrator’s comment on lovers’ impatience (Biblical ref. to Joshua 10).      

[PAI:53] [BR:75] [R&J-Q1:27.a] [R&J-Q2:27.a]

                                                                                           L’heure de l’assignation venue Roméo s’accoutra des plus somptueux habits qu’il eût, et guidé par la bonne fortune se sentant approcher du lieu où son cœur prenait vie, se trouva tant délibéré qu’il franchit agilement la muraille du jardin. Étant arrivé joignant la fenêtre aperçut Juliette, qui avait jà tendu son lasson de corde pour le tirer en haut, et avaient si bien agrafé ladite échelle, que sans aucun péril il entra en la chambre, laquelle était aussi claire que le jour à cause de trois mortiers de cire vierge que Juliette avait fait allumer pour mieux contempler son Roméo.

54. Roméo arrives at Juliette’s house and climbs to her chamber.      

[BAN:51] [PAI:54] [BR:76]    

                                        Juliette de sa part pour toute parure seulement de son couvre-chef s’était coiffée de nuit, laquelle incontinent qu’elle l’aperçut se brancha à son col, et après l’avoir baisé et rebaisé un million de fois, se cuida pâmer entre ses bras sans qu’elle eût pouvoir de lui dire un seul mot, ains ne faisait que soupirer, tenant sa bouche serrée contre celle de Roméo, laquelle ainsi transie, le regardait d’un œil piteux, qui le faisait vivre et mourir ensemble. Et après être revenue quelque peu à soi, elle lui dit, tirant un profond soupir de son cœur: “Ah Roméo exemplaire de toute vertu et gentillesse, vous soyez le très bienvenu maintenant en ce lieu, auquel pour votre absence et pour la crainte de votre personne, j’ai tant jeté de larmes que la source en est presque épuisée, mais maintenant que je vous tiens entre mes bras fassent désormais la mort et la fortune comme ils entendront. Car je me tiens plus que satisfaite de tous mes ennuis passés, par la seule faveur de votre présence.” À laquelle Roméo la larme à l’œil, pour ne demeurer muet répondit:  “Madame, combien que je n’aie jamais reçu tant de faveur de fortune que vous pouvoir faire sentir par vive expérience la puissance qu’avez sur moi, et le tourment, que je recevais à tous les moments du jour à votre occasion, si vous puis-je bien assurer que le moindre ennui, où je me suis vu pour votre absence, m’a été mille fois plus pénible, que la mort, laquelle longtemps a eût tranché le filet de ma vie, sans l’espérance que j’ai toujours eue en cette heureuse journée, laquelle me payant maintenant le juste tribut de mes larmes passées, me rend plus content, que si je commandais à l’univers, vous suppliant (sans nous amuser à remémorer nos anciennes misères) que nous avisons pour l’avenir de contenter nos cœurs passionnés, et à conduire nos affaires avec telle prudence et discrétion que nos ennemis n’ayant aucun avantage sur nous, nous laissent continuer nos jours en repos et tranquilité.”

55. Roméo and Juliette kiss and talk, rejoycing for their happiness and remembering their past sorrows.      

[PAI:55] [BR:77]

                                                                                             Et ainsi que Juliette voulait répondre, la vieille survint qui leur dit: “Qui a temps à propos et le perd, trop tard le recouvre, mais puisqu’ainsi est que vous avez tant fait endurer de mal l’un à l’autre,

56. The Nurse urges them to stop talking and waste no more time.      

[PAI:56] [BR:78]

            voilà, dit-elle, un camp que je vous ai dressé”, leur montrant le lit de camp qu’elle avait appareillé: “prenez vos armes, et en jouez désormais la vengeance”.

57. The nurse shows them the bed as the site of a love- battlefield.      

[PAI:57] [BR:79]

                                                                        À quoi ils s’accordèrent aisément, et lors étant entre les draps en leur privé, après s’être chéris et festoyés de toutes les plus délicates caresses dont amour les pût aviser, Roméo rompant les saints liens de virginité prit possession de la place, laquelle n’avait encore été assiégée avecques tel heur et contentement, que peuvent juger ceux qui ont expérimenté semblables délices.

58. Roméo and Juliette make love for the first time.      

[DP:27] [BAN:52] [PAI:58] [BR:81]

Leur mariage ainsi consommé, Roméo se sentant pressé par l’importunité du jour, prit congé d’elle, avecques protestation qu’il ne faudrait de deux jours, l’un à ce retrouver en ce lieu, et avec le même moyen et à heure semblable, jusques à ce que la fortune leur eût apprêté sûre occasion de manifester sans crainte leur mariage à tout le monde.

59. At dawn Roméo takes leave and promises to return in the same way until it is safe to reveal their marriage.      

[DP:27] [BAN:52] [PAI:59] [BR:82] [R&J-Q1:30.a] [R&J-Q2:30.a]

                                                             Et continuèrent ainsi quelque mois ou deux leurs aises, avec un contentement incroyable, jusques à tant que la fortune envieuse de leur prospérité tourna sa roue pour les faire trébucher en un tel abîme, qu’ils lui payèrent l’usure de leurs plaisirs passés, par une très cruelle et très pitoyable mort, comme vous entendrez ci-après, par le discours qui s’ensuit.

60. They meet for a few months but then envious Fortune changes the happy course of their love.      

[DP:28] [BAN:53] [PAI:60] [BR:84] [R&J-Q2:30.c]

                                                            Or comme nous avons déduit ci-devant, les Cappellets et les Montesches n’avaient pu être si bien réconciliés par le seigneur de Vérone, qu’il ne leur restât encore quelques étincelles de leurs anciennes inimitiés, et n’attendaient d’une part et d’autre que quelque légère occasion pour s’attaquer, ce qu’ils firent. Les fêtes de Pâques (comme les hommes sanguinaires sont volontiers coutumiers après les bonnes fêtes commettre les méchantes œuvres) ou pres la porte de Boursari devers le château vieux de Vérone, une troupe des Cappellets rencontrèrent quelques-uns des Montesches, et sans autres paroles commencèrent à chamailler sur eux,         

61. All the while Capellets and Montesches have kept looking for an occasion to rekindle the feud and Easter a new brawl breaks near the Boursari gate.      

[DP:29] [BAN:55] [PAI:61] [BR:85] [R&J-Q1:22.b] [R&J-Q2:22.b]

                                                                                    et avaient les Cappellets pour chef de leur glorieuse entreprise un nommé Thibaut, cousin germain de Juliette, jeune homme, dispos, et bien adroit aux armes,

62. Description of Tybalt, chief of the Capulets.      

[BAN:56] [PAI:62] [BR:86] [R&J-Q1:19.b] [R&J-Q2:19.b]  

                                      lequel exhortait ses compagnons de rabattre si bien l’audace des Montesches ce voyage, qu’il n’en fût jamais mémoire, et s’augmenta la rumeur de telle sorte par tous les cantons de Vérone, qu’il y survenait du secours de toutes parts.

63. Tybalt starts the quarrel.      

[BAN:56] [PAI:63] [BR:87] [R&J-Q1:22.b] [R&J-Q2:22.b]

                     De quoi Roméo averti qui se promenait par la ville avec quelques siens compagnons, se retrouva promptement en la place où se faisait ce carnage de ses parents et alliés, et après avoir avisé qu’il y en avait plusieurs blessés des deux côtés, dit à ses compagnons:  “Mes amis séparons-les, car ils sont si acharnés les uns sur les autres, qu’ils se mettront tous en pièces avant que le jeu départe”, et ce dit, il se précipita au milieu de la troupe, et ne faisait que parer aux coups, tant des siens que des autres, leur criant tout haut:  “Mes amis, c’est assez, il est temps désormais que nos querelles cessent, car outre que Dieu y est grandement offensé, nous sommes en scandale à tout le monde et mettons cette république en désordre”, mais ils étaient si animés les uns contre les autres qu’ils ne donnèrent aucune audience à Roméo, et n’entendaient qu’à se tuer, démembrer et déchirer l’un l’autre, et fut la mêlée tant cruelle et furieuse entre eux, que ceux qui la regardaient  s’épouventaient de les voir tant souffrir, car la terre était toute couverte de bras, de jambes, de cuisses et de sang, sans qu’ils donnassent témoignage aucun de pusillanimité, et se maintinrent ainsi longuement sans qu’on pût juger qui avait du meilleur.

64. Roméo arrives and tries to part the enemies, yet to no avail.      

[DP:30] [BAN:57] [PAI:64] [BR:88] [R&J-Q1:22.c] [R&J-Q2:22.c]

                                                                                           Lorsque Thibaut cousin de Juliette enflammé d’ire et de courroux se tournant vers Roméo, lui rua une estocade pensant le traverser de part en part, mais il fut garanti du coup par le jaques qu’il portait ordinairement, pour la doute qu’il avait des Cappellets, auquel Roméo répondit:  “Thibaut tu peux connaître par la patience que j’ai eue jusques à l’heure présente, que je ne suis point venu ici pour combattre ou toi et les tiens, mais pour moyenner la paix entre nous. Et si tu pensais que par défaut de courage, j’eusse failli à mon devoir, tu ferais grand tort à ma réputation, mais je te prie de croire qu’il y a quelque autre particulier respect, qui m’a si bien commandé jusques ici, que je me suis contenu comme tu vois, duquel je te prie n’abuser, ains sois content de tant de sang répandu, et de tant de meurtres commis le passé, sans que tu me contraignes de passer les bornes de ma volonté”.

65. Thibaut attacks Roméo who does not react by invoking a secret reason that makes him respect his adversary.      

[BAN:58] [PAI:65] [BR:89] [R&J-Q1:22.d] [R&J-Q2:22.d]  

                                       “Ha traître, dit Thibaut, tu te penses sauver par le plat de ta langue, mais entends à te défendre, car je te ferai maintenant sentir qu’elle ne te pourra si bien garantir ou servir de bouclier que je ne t’ôte la vie”, et ce disant lui rua un coup de telle furie que sans que l’autre le para, il lui eût ôté la tête de dessus les épaules,

66. Thibaut does not listen to Roméo and hits him again.      

[BAN:59] [PAI:66] [BR:90]

                                               mais il ne fit que le prêter à celui qui le lui sut incontinent rendre, car étant non seulement indigné du coup qu’il avait, mais de l’injure que l’autre lui avait faite, commença à poursuivre son ennemi d’une telle vivacité, que au troisième coup d’épée qu’il lui rua, il le renversa mort par terre d’un coup de pointe qu’il lui avait donné en la gorge, si qu’il la lui perça de part en part.

67. Roméo gets incensed and kills Thibaut.      

[DP:31]   [BAN:60] [PAI:67] [BR:91] [R&J-Q1:24.a] [R&J-Q2:24.a]

                                                          À raison de quoi la mêlée cessa, car outre que Thibaut était chef de sa compagnie, encore était-il issu de l’une des plus apparentes maisons de la cité, qui fut cause que le Potestat fit congréger en diligence des soldats pour emprisonner Roméo, lequel voyant son désastre s’en va secrètement vers frère Laurent à saint François,

68. The narrator mentions Thibaut’s high-class status. Soldiers are sent to apprehend Roméo, and he flees to St François.      

[BAN:61] [PAI:68] [BR:93] [R&J-Q1:25.a] [R&J-Q2:25.a]

                                                                               lequel ayant entendu son fait, le retint en quelque lieu secret du couvent jusques à ce que la fortune en eût autrement ordonné.

69. Friar Laurent hides Roméo in a secret place within his convent.      

[PAI:69] [BR:116]

                                                                                         Le bruit divulgué par la cité de l’accident survenu au seigneur Thibaut, les Cappellets accoutrés de deuil firent porter le corps mort devant le seigneur de Vérone, tant pour l’émouvoir à pitié que pour lui demander justice,

70. The Capulets plead for punishment.      

[DP:32] [BAN:63] [PAI:70] [BR:94] [R&J-Q1:26.a] [R&J-Q2:26.a]

                                             devant lequel se retrouvèrent aussi les Montesches, remontrant l’innocence de Roméo et l’agression de l’autre

71. The Montagues defend Romeus.      

[BAN:64] [PAI:71] [BR:95]

                                    Le conseil assemblé, et les témoins ouïs d’une part et d’autre, il leur fut fait un étroit commandement par ledit seigneur de poser les armes. Et quant au délit de Roméo pource qu’il avait tué l’autre se défendant, il serait banni à perpétuité de Vérone.

72. Roméo is banished from town.      

[DP:32] [BAN:65] [PAI:72] [BR:97] [R&J-Q1:26.c] [R&J-Q2:26.c]  

                                       Et ce commun infortune publié par la cité, tout était plein de plaintes et murmures. Les uns lamentaient la mort du seigneur Thibaut, tant pour la dextérité qu’il avait aux armes que pour l’espérance qu’on avait un jour de lui, et des grands biens qui lui étaient préparés s’il n’eût été prévenu par tant cruelle mort,

73. People in town mourn for Thibaut.      

[BAN:66] [PAI:73] [BR:99]

                                                  les autres se doulaient, (et spécialement les dames) de la ruine du jeune Roméo, lequel outre une beauté et bonne grâce de laquelle il était enrichi, encore avait-il, je ne sais quel charme naturel, par les vertus duquel il attirait si bien les cœurs d’un chacun que tout le monde lamentait son désastre,

74. People in town (especially women) mourn for Roméo’s misfortune      .

[PAI:74] [BR:100]

                                                   mais sur tous, infortunée Juliette, laquelle avertie tant de la mort  de son cousin Thibaut que du bannissement de son mari, faisait retentir l’air par une infinité de cruelles plaintes et misérables lamentations. Puis se sentant par trop outragée de son extrême passion, entra en sa chambre, et vaincue de douleur se jeta sur son lit, où elle commença à renforcer son deuil par une si étrange façon, qu’elle eût ému les plus constants à pitié.

75. Juliette despairs for Roméo’s lot.      

[DP:34] [BAN:66] [PAI:75] [BR:101] [R&J-Q1:27.e] [R&J-Q2:27.e]  

                                                                           Puis comme transportée regardait çà et là, et avisant de fortune la fenêtre (par laquelle soulait Roméo entrer en sa chambre) s’écria: “Ô malheureuse fenêtre, par laquelle furent ourdies les amères trames de mes premiers malheurs, si par ton moyen j’ai reçu autrefois quelque léger plaisir, ou contentement transitoire, tu m’en fais maintenant payer un si rigoureux tribut, que mon tendre corps ne le pouvant plus supporter, ouvrira désormais la porte à la vie, afin que l’esprit déchargé de ce mortel fardeau cherche désormais ailleurs plus assuré repos.

76. Juliette curses the window which has let in Romeus and given her pleasure and deadly sorrow.      

[PAI:76] [BR:102]   

                                                                           Ah Roméo, Roméo, quand au commencement j’eus accointance de vous, et que je prêtais l’oreille à vos fardées promesses confirmées par tant de jurements, je n’eusse jamais cru qu’au lieu de continuer notre amitié et d’apaiser les miens, vous eussiez cherché l’occasion de la rompre par un acte si lâche et vitupérable, que votre renommée en demeurera à jamais intéressée, et moi misérable que je suis sans consort et époux. Mais si vous étiez si affamé du sang des Cappellets, pourquoi avez-vous épargné le mien, lorsque par tant de fois et en lieu secret m’avez vue exposée à la merci de vos cruelles mains? La victoire que vous aviez eue sur moi ne vous semblait-elle assez glorieuse, si pour la mieux solenniser elle n’était couronnée de sang, du plus cher de tous mes cousins? Or allez donc désormais ailleurs décevoir les autres malheureuses comme moi, sans vous trouver en part où je sois, ne sans qu’aucune de vos excuses puisse trouver lieu en mon endroit. Et cependant je lamenterai le reste de ma triste vie avec tant de larmes, que mon corps épuisé de toute humidité cherchera en bref son réfrigère en terre”. Et ayant mis fin à ses propos, le cœur lui serra si fort qu’elle ne pouvait ni pleurer ni parler, et demeura du tout immobile comme si elle eût été transie,

77. Juliete blames Roméo for breaking the truce between their families and falls into a sort of trance.      

[PAI:77] [BR:103] [R&J-Q1:27.g] [R&J-Q2:27.g]

                          puis étant quelque peu revenue avec une voix faible disait:  “Ah langue meurtrière de l’honneur d’autrui, comme oses-tu offenser celui auquel ses propres ennemis donnent louange? comment rejettes-tu le blâme sur Roméo, duquel chacun approuve l’innocence? où sera désormais son refuge, puisque celle qui dût être l’unique propugnacle et assuré rempart de ses malheurs, le poursuit et diffame? Reçois, reçois doncques Roméo la satisfaction de mon ingratitude par le sacrifice que je te ferai de ma propre vie, et par ainsi la faute que j’ai commise contre ta loyauté sera manifestée, toi vengé, et moi punie”.

78. Juliette blames herself for being unloyal to Roméo and wishes to be dead.      

[PAI:78] [BR:104] [R&J-Q1:27.l] [R&J-Q2:27.i]

                     Et cuidant parler davantage tous les sentiments du corps lui défaillirent, de sorte qu’il semblait qu’elle donnât les derniers signes de mort,

79. Juliette faints and looks as if she were dead.      

[PAI:79] [BR:105] [R&J-Q1:27.n] [R&J-Q2:27.n]

                                         mais la bonne vieille qui ne pouvait imaginer la cause de la longue absence de Juliette se douta soudain qu’elle souffrait quelque passion, et la chercha tant par tous les endroits du palais de son père qu’à la fin elle la trouva en sa chambre étendue et pâmée sur son lit, ayant toutes les extrémités du corps froides, comme marbre, mais la vieille qui la pensait morte, commença à crier comme si elle eût été forcenée, disant:

80. The nurse looks for Juliet and finally finds her in her chamber.      

[PAI:80] [BR:107]

                              “Ah chère nourriture! combien votre mort maintenant me griève”. Et ainsi qu’elle la maniait par tous les endroits de son corps, elle connut qu’il y avait encore quelque scintille de vie, qui fut cause que l’ayant appelée plusieurs fois par son nom elle la fit retourner d’extase. Puis elle lui dit: “Madamoiselle Juliette, je ne sais dont vous procède cette façon de faire, ni cette immodérée tristesse, mais bien vous puis-je assurer que j’ai pensé depuis une heure en çà vous accompagner au sépulcre”.

81. The old nurse believes her dead but manages to wake her up.      

[PAI:81] [BR:108]

                                             “Hélas ma grand amie (répond la désolée Juliette) ne connaissez-vous à vue d’œil la juste occasion que j’ai de me douloir et plaindre, ayant perdu en un instant les deux personnes du monde, qui m’étaient les plus chères?”

82.The girl tells her about her grief.      

[PAI:82] [BR:110]

              “Il me semble, répond cette bonne dame, qu’il vous sied mal (attendu votre réputation) de tomber en telle extrémité, car lorsque la tribulation survient, c’est l’heure où mieux se doit montrer la sagesse. Et si le seigneur Thibaut est mort, le pensez-vous révoquer par vos larmes? Qu’en doit-on accuser que sa trop grande présomption et témérité? Eussiez- vous voulu que Roméo eût fait ce tort à lui et aux siens de se laisser outrager par un à qui il ne cédait en rien? Suffise vous que Roméo est vif, et ses affaires sont en tel état qu’avecques le temps il pourra être rappelé de son exil? Car il est grand seigneur comme vous savez, bien apparenté, et bien voulu de tous. Parquoi armez-vous désormais de patience, car combien que la fortune le vous éloigne pour un temps, si suis-je certaine qu’elle le vous rendra auparaprès avecques plus d’aise et de contentement que vous n’eûtes oncques.

83. The nurse tries to comfort Juliette: Roméo will return soon    

[PAI:83] [BR:111]

                                                                    Et afin que nous soyons plus assurées en quel état il est, si me voulez promettre de ne vous plus contrister ainsi, je saurai ce jourd’hui de frère Laurent où il est retiré”,

84. The nurse will ask friar Laurent where Roméo is if she promises  keep calm.      

[PAI:84] [BR:112] [R&J-Q1:27.o] [R&J-Q2:27.o]

                                        ce que Juliette lui accorda. Et cette bonne dame alors prit le droit chemin à saint François où elle trouva frère Laurent qui l’avertit que ce soir Roméo ne faudrait à l’heure accoutumée à visiter Juliette, ensemble lui faire entendre quelle était sa délibération pour l’avenir. Cette journée doncques se passa comme font celles des mariniers, lesquels après avoir été agités de grosses tempêtes, voyant quelque rayon de soleil pénétrer le ciel pour illuminer la terre se rassurent, et pensant avoir évité naufrage, soudain après la mer vient à s’enfler, et mutiner les vagues par telle impétuosité qu’ils retombent en plus grand péril qu’ils n’avaient été au précédent.

85. Juliette agrees and the nurse goes to St François. The friar tells her that Roméo will visit Juliette that night. The narrator comments on the characters’ state of mind.      

[BAN:68] [PAI:85] [BR:113] [BR:118] [R&J-Q1:27.p] [R&J-Q1:28.f] [R&J-Q2:27.p] [R&J-Q2:28.f]

                  L’heure de l’assignation venue, Roméo ne faillit suivant la promesse qu’il avait faite de se rendre au jardin où il trouva son équipage prêt pour monter en la chambre de Juliette,  laquelle ayant les bras ouverts commença à l’embrasser si étroitement qu’il semblait que l’âme dût abandonner son corps. Et furent plus d’un gros quart d’heure en telle agonie tous deux sans pouvoir prononcer un seul mot. Et ayant leurs faces serrées l’une contre l’autre, humaient ensemble avecques leurs baisers les grosses larmes, qui tombaient de leurs yeux.

86. Roméo and Juliette meet in her room: they kiss and cry for a long while.      

[DP:37] [BAN:69] [BAN:70] [PAI:86] [BR:127]

                                          De quoi s’apercevant Roméo pensant la remettre quelque peu, lui dit: “M’amie je n’ai pas maintenant délibéré de vous déduire la diversité des accidents étranges de l’inconstante et fragile fortune, laquelle élève l’homme en un moment au plus haut degré de sa roue, et toutefois en moins d’un cil d’œil elle le rabaisse et déprime si bien, qu’elle lui apprête plus de misères en un jour que de faveur en cent ans, ce qui s’expérimente maintenant en moi-même, qui ai été nourri délicatement avec les miens, maintenu en telle prospérité et grandeur que vous avez pu connaître, espérant pour le comble de ma félicité par moyen de notre mariage réconcilier vos parents avec les miens, pour conduire le reste de ma vie à son période déterminé de Dieu. Et néanmoins toutes mes entreprises sont renversées et mes desseins tournés au contraire, de sorte qu’il me faudra désormais errer vagabond par diverses provinces, et me séquestrer des miens, sans avoir lieu assuré de ma retraite. Ce que j’ai bien voulu mettre devant vos yeux, afin de vous exhorter à l’avenir de porter patiemment tant mon absence, que ce qui vous est destiné de Dieu.”

87. Romeo’s speech on inconstant Fortune and report of his own banishment.      

[PAI:87] [BR:128]

                                                                                           Mais Juliette toute confite en larmes, et mortelles angoisses ne le voulut laisser passer outre, ains lui interrompant ses propos, lui dit: “Comment Roméo aurez-vous bien le cœur si dur etéloigné de toute pitié de me vouloir laisser ici seule, assiégée de tant de mortelles misères? qu’il n’y a heure ni moment au jour, où la mort ne se présente mille fois à moi, et toutefois mon malheur est si grand que je ne puis mourir, de sorte qu’il semble proprement qu’elle me veut conserver la vie, afin de se délecter en ma passion, et de triompher de mon mal, et vous comme ministre et tyran de sa cruauté ne faites conscience (à ce que je vois) après avoir recueilli le meilleur de moi, de m’abandonner. En quoi j’expérimente que toutes les loix d’amitié sont amorties et éteintes, puisque celui duquel j’ai plus espéré que de tous les autres, et pour lequel je me suis faite ennemie de moi-même, me dédaigne et contemne. Non, non Roméo, il vous faut résoudre en l’une des deux choses, ou de me voir incontinent précipitée du haut de la fenêtre en bas après vous, ou que vous souffrez que je vous accompagne la part où la fortune vous guidera. Car mon cœur est tant tranformé au vôtre, que lorsque j’appréhende votre département, je sens ma vie incontinent s’éloigner de moi, laquelle je ne désire continuer pour autre chose, que pour me voir jouir de votre présence, et participer à toutes vos infortunes comme vous-même. Et par ainsi si oncques pitié logea en cœur de gentilhomme, je vous supplie Roméo en toute humilité, qu’elle trouve ores place en votre endroit, que me recevez pour votre servante et fidèle compagne de vos ennuis, et si voyez que ne puissiez me recevoir commodément en l’état de femme, et qui me gardera de changer d’habits? Serai-je la première qui en a usé ainsi, pour échapper la tyrannie des siens? Doutez-vous que mon service ne vous soit aussi agréable que celui de Pierre votre serviteur? Ma loyauté sera-t-elle moindre que la sienne? Ma beauté laquelle vous avez autres fois tant exaltée n’aura-t-elle aucun pouvoir sur vous? Mes larmes, mon amitié et les anciens plaisirs que vous aviez reçus de moi seront-ils mis en oubli?

88. Juliette wants to follow her husband into exile disguised as a man servant, or else she will kill herself.      

[DP:38] [BAN:71] [PAI:88] [BR:129]

Roméo la voyant entrer en ses altères, craignant qu’il lui advînt pis, la reprit derechef entre ses bras, et la baisant amoureusement, lui dit:  “Juliette, l’unique maîtresse de mon cœur, je vous prie au nom de Dieu, et de la fervente amitié que me portez, que vous déracinez du tout ces entreprises de votre entendement, si ne cherchez l’entière ruine de votre vie et de la mienne, car si vous suivez votre conseil, il ne peut advenir autre chose, que la perte des deux ensemble. Car lorsque vostre absence sera manifestée, votre père fera une si vive poursuite après vous, que nous ne pourrons faillir à être découverts et surpris, et enfin cruellement punis, moi, comme rapteur, et vous comme fille désobéissant à pere. Et ainsi cuidant vivre contents, nos jours prendront leur fin, par une mort honteuse. Mais si voulez vous fortifier un peu à obéir à la raison, plus qu’aux délices que nous pourrions recevoir l’un de l’autre, je donnerai tel ordre à mon bannissement, que dedans trois ou quatre mois, pour tout délai, je serai révoqué. Et s’il en est autrement ordonné, quoi qu’il en advienne, je retournerai vers vous, et avec la puissance de mes amis je vous enlèverai de Vérone à main forte, non point en habit dissimulé, comme étrangère, mais comme mon épouse et perpétuelle compagne. Et par ainsi modérez désormais vos passions, et vivez assurée, que la mort seule me peut séparer de vous et non autre chose.”

89. Roméo dissuades Juliette from going with him, promising her that his exile will soon be called off.      

[DP:39] [BAN:72] [PAI:89] [BR:130]

Les raisons de Roméo gagnèrent tant sur Juliette, qu’elle lui répondit: “Mon cher ami, je ne veux que ce qu’il vous plaît. Si est-ce que quelque part que vous tiriez, mon cœur vous demeurera pour gage, du pouvoir que vous m’avez donné sur vous. Cependant je vous prie ne faillir me faire entendre souvent, par frère Laurent, en quel état seront vos affaires, même le lieu de votre résidence.”

90. Juliette agrees but urges Roméo to let her have news about him through friar Laurent.      

[PAI:90] [BR:131]  

                                                       Ainsi ces deux pauvres amants passèrent la nuit ensemble,

91. They spend the night together.      

[PAI:91] [BR:132]

                                                           jusques à ce que le jour qui commençait à poindre, leur causa la séparation, avec extrême deuil et tristesse.

92. At dawn Roméo and Juliette sadly part.      

[DP:40] [BAN:73] [PAI:92] [BR:133] [R&J-Q1:30.a] [R&J-Q2:30.a]

                             Roméo ayant pris congé de Juliette s’en va à saint François,

93. Roméo goes to St François.      

[BAN:74] [PAI:93] [BR:134]

                         et après qu’il eut fait entendre son affaire à frère Laurent, partit de Vérone accoutré en marchand étranger, et fit si bonne diligence que sans encombrier il arriva à Mantoue (accompagné seulement de Pierre son serviteur, lequel il renvoya soudainement à Vérone, au service de son père) où il loua maison. Et vivant en compagnie honorable, s’essaya pour quelques mois, à décevoir l’ennui qui le tourmentait.

94. Roméo leaves dressed as a merchant and once in Mantua sends back his man He finds lodging and tries to keep away despondency.      

[DP:41] [BAN:75] [PAI:94] [BR:135] [BR:136]

                                                                                       Mais durant son absence la misérable Juliette ne sut donner si bonnes trêves à son deuil, que par la mauvaise couleur de son visage, on ne découvrît aisément l’intérieur de sa passion. À raison de quoi sa mère qui l’entendait soupirer à toute heure, et se plaindre incessamment, ne se put contenir de lui dire:  “M’amie, si vous continuez plus guère en ces façons de faire, vous avancerez la mort à votre bonhomme de père, et à moi semblablement, qui vous ai aussi chère que la vie. Parquoi modérez-vous pour l’avenir, et mettez peine de vous réjouir, sans plus penser à la mort de votre cousin Thibaut, lequel s’il a plu à Dieu de l’appeler, le pensez-vous révoquer par vos larmes et contrevenir à sa volonté?”

95. Juliette pines away and her mother urges her to to give up suffering for Tybalt’s death..      

[DP:42] [PAI:95] [BAN:76] [BR:137] [R&J-Q1:31.a] [R&J-Q2:31.a]

                                               Mais la pauvrette qui ne pouvait dissimuler son mal, lui dit:  “Madame, il y a longtemps que les dernières larmes de Thibaut sont jetées, et crois que la source en est si bien tarie, qu’il n’en renaîtra plus d’autres.”

96. Juliette denies that her grief is due to Thibaut’s death.      

[PAI:96] [BR:138]

                                                                                      La mère qui ne savait où tendaient tous ces propos, se tut, de peur d’ennuyer sa fille. Et quelques jours après, la voyant continuer en ses tristesses et angoisses accoutumées, tâcha par tous moyens de savoir, tant d’elle que de tous les domestiques de sa maison, l’occasion de son deuil, mais tout en vain,

97. Juliette’s mother tries to explore the reasons of her daughter’s grief, but in vain.      

[BAN:42] [BAN:78] [PAI:97] [BR:139]

                                                                                   de quoi la pauvre mère fâchée outre mesure, s’avisa de faire entendre le tout au seigneur Antonio son mari. Et un jour qu’elle le trouva à propos, lui dit:  “Monseigneur, si vous avez considéré la contenance de notre fille, et ses gestes, depuis la mort du seigneur Thibaut son cousin, vous y trouverez une si étrange mutation, que vous en demeurerez émerveillé. Car elle n’est pas seulement contente de perdre le boire, le manger, et le dormir, mais elle ne s’exerce à autre chose qu’à pleurer et lamenter, et n’a autre plus grand plaisir et contentement, que de se tenir recluse en sa chambre, où elle se passionne si fort, que si nous n’y donnons ordre, je doute désormais de sa vie, et ne pouvant savoir l’origine de son mal, le remède sera plus difficile. Car encore que je me sois employée à toute extrémité, je n’en ai su rien comprendre, et combien que j’aie pensé au commencement que cela lui procédât, pour le décès de son cousin, je crois maintenant le contraire, joint qu’elle-même m’a assurée, que les dernières larmes en étaient jetées, et ne sachant plus en quoi me résoudre, j’ai pensé en moi-même qu’elle se contristait ainsi, pour un dépit qu’elle a conçu, de voir la plupart de ses compagnes mariées, et elle non, se persuadant (peut-être) que nous la voulons laisser ainsi. Parquoi mon ami, je vous supplie affectueusement, pour notre repos et pour le sien, que vous soyez pour l’avenir, curieux de la pourvoir en lieu digne de nous.”

98. Juliette’s mother discusses her daughter’s condition with her husband and suggests that they find a good party for her, assuming that she is envious of her mates who are already married..      

[DP:44] [BAN:78] [PAI:98] [BR:140]  

           À quoi le seigneur Antonio s’accorda volontiers, lui disant:  “M’amie j’avais plusieurs fois pensé à ce que me dites. Toutefois, voyant qu’elle n’avait encore atteint l’âge de dix et huit ans, je délibérais y pourvoir plus à loisir. Néanmoins puisque les choses sont en tels termes, et que c’est un dangereux trésor que de filles, j’y pourvoirai si promptement, que vous aurez occasion de vous en contenter, et elle de recouvrer son embonpoint, qui se perd à vue d’œil. Cependant avisez si elle est point amoureuse de quelqu’un, afin que nous n’ayons point tant d’égard aux biens, ou à la grandeur de la maison où nous la pourrions pourvoir, qu’à la vie et santé de nostre fille, laquelle m’est si chère, que j’aimerais mieux mourir pauvre, et déshéritée, que de la donner à quelqu’un qui la traitât mal.”

99. Juliette’s father agrees and asks his wife to find out whether she is in love with someone (Juliette is 18).      

[DP:45] [BAN:79] [PAI:99] [R&J-Q2:6.b]

        Quelques jours après que le seigneur Antonio eut éventé le mariage de sa fille, il se trouva plusieurs gentilshommes qui la demandaient, tant pour l’excellence de sa beauté que pour sa richesse et extraction. Mais sur tous autres l’alliance d’un jeune Comte nommé Pâris, Comte de Lodronne, sembla plus avantageux au seigneur Antonio, auquel il l’accorda libéralement, après toutefois l’avoir communiqué à sa femme.

100. Paris, earl of Lodronne is chosen by Julliette’s father among many noble suitors; he informs his wife.      

[DP:45] [BAN:80] [PAI:100] [BR:143]

La mère fort joyeuse, d’avoir rencontré un si honnête parti pour sa fille, la fit appeler en privé, et lui fit entendre comme les choses étaient passées, entre son père et le Comte Pâris, lui mettant la beauté et bonne grâce de ce jeune Comte devant les yeux, les vertus pour lesquelles il était recommandé d’un chacun, ajoutant pour conclusion les grandes richesses et faveurs, qu’il avait aux biens de fortune, par le moyen desquelles elle et les siens vivraient en éternel honneur.

101. Lady Capulet informs Juliet and praises the beauty of Paris.      

[DP:46] [BAN:80] [PAI:101] [BR:144] [R&J-Q1:11.c] [R&J-Q1:11.d] [R&J-Q1:31.b] [R&J-Q2:11.c] [R&J-Q2:11.d] [R&J-Q2:31.b]

                                                                                           Mais Juliette qui eût plutôt consenti d’être démembrée toute vive, que d’accorder ce mariage, lui dit, avec une audace non accoutumée:  “Madame, je m’étonne comme avez été si libérale de votre fille, de la commettre au vouloir d’autrui, sans premier savoir quel était le sien. Vous en ferez ainsi que l’entendrez, mais assurez-vous que si vous le faites, ce sera outre mon gré. Et quant au regard du Comte Pâris, je perdrai premier la vie qu’il ait part à mon corps, de laquelle vous serez homicide, m’ayant livrée entre les mains de celui, lequel je ne puis, ni ne veux, ni ne saurais aimer. Parquoi je vous prie me laisser désormais vivre ainsi, sans prendre aucun soin de moi, tant que ma cruelle fortune, ait autrement disposé de mon fait.”

102. Juliet firmly rejects her mother’s proposal.      

[DP:47] [BAN:81] [PAI:102] [BR:145] [R&J-Q1:31.c] [R&J-Q2:31.c]

                                                                                           La dolente mère qui ne savait quel jugement asseoir sur la réponse de sa fille, comme confuse et hors de soi, va trouver le seigneur Antonio, auquel sans lui rien déguiser, fit entendre le tout.

103. Juliette’s mother is taken aback by and informs her husband.      

[DP:49] [BAN:81] [PAI:103] [BR:146] [R&J-Q1:31.d] [R&J-Q1:32.a] [R&J-Q2:31.d] [R&J-Q2:32.a]

                                                                                                 Le bon vieillard indigné outre mesure, commanda qu’on l’amenât incontinent par force devant lui, si de son gré elle n’y voulait venir.

104. Juliette’s father summons Juliette.      

[DP:50] [BAN:82] [PAI:104] [BR:147]

            Et si tôt qu’elle fut arrivée, toute éplorée, elle commença à se jeter à ses pieds, lesquels elle baignait tous de larmes, pour la grande abondance, qui distillaient de ses yeux. Et cuidant ouvrir la bouche pour lui crier merci, les sanglots et soupirs lui interrompaient si souvent la  parole, qu’elle demeura muette, sans pouvoir former un seul mot.

105. Once in front of her father Juliet despairs and cannot speak for sobs and sighs      .

[PAI:105] [BR:148]

                                                        Mais le vieillard (qui n’était en rien ému des larmes de sa fille) lui dit avec très grande colère:  “Viens çà ingrate et désobéissante fille, as-tu déjà mis oubli ce que tant de fois as ouï raconter à ma table, de la puissance que mes anciens pères Romains avaient sur leurs enfants? auxquels il n’était pas seulement loisible de les vendre, engager et aliéner (en leur nécessité) comme il leur plaisait, mais qui plus est, ils avaient entière puissance de mort et de vie sur eux. De quels fers, de quels tourments, de quels liens te châtieraient ces bons pères, s’ils étaient ressuscités? Et s’ils voyaient l’ingratitude, félonie, et désobéissance de laquelle tu uses envers ton père, lequel avecques maintes prières et requêtes t’a pourvue de l’un des plus grands seigneurs de cette province, des mieux renommés en toutes espèces de vertus, duquel toi et moi sommes indignes, tant pour les grands biens (auxquels il est appelé) comme pour la grandeur et générosité de la maison de laquelle il est issu. Et néanmoins tu fais la délicate, et rebelle, et veux contrevenir à mon vouloir. J’atteste la puissance de celui qui m’a fait la grâce de te produire sur terre, que si dedans mardi (pour tout le jour) tu faux à te préparer, pour te trouver à mon château de Villefranche, où se doit rendre le Comte Pâris, et là donner consentement à ce que ta mère et moi avons jà accordé, que non seulement je te priverai de ce que j’ai des biens de ce monde, mais je te ferai épouser une si étroite et austère prison, que tu maudiras mille fois le jour et l’heure de ta naissance. Et avise désormais à ce que tu as affaire, car sans la promesse que j’ai faite de toi au Comte Pâris, je te ferais dès à présent sentir combien est grande la juste colère d’un père, indigné contre l’enfant ingrat.”

106. Juliette’s father gets incensed and orders Juliet to marry Paris and go to their castle Freetown on Tuesday to assent. He reminds her of the power of Roman fathers over their children.      

[DP:51] [BAN:84] [PAI:106] [BR:149] [R&J-Q1:32.c] [R&J-Q1:32.d] [R&J-Q1:32.f] [R&J-Q2:32.c] [R&J-Q2:32.d] [R&J-Q2:32.f]

                                                                                           Et sans attendre autre réponse le vieillard part de sa chambre, et là laissa sa fille à genoux, sans vouloir attendre aucune réponse d’elle.

107. Juliette’s father leaves her without waiting for her reply.      

[DP:51] [PAI:107] [BR:150] [R&J-Q1:33.a] [R&J-Q2:33.a]  

            Juliette connaissant la fureur de son père, craignant d’encourir son indignation, ou de l’irriter davantage, se retira (pour ce jour) en sa chambre, et exerça toute la nuit plus ses yeux à pleurer qu’à dormir.

108. Juliette retires to her room and cries.      

[PAI:108] [BR:151]  

                                             Et le matin s’en part feignant aller à la messe, avecques sa dame de chambre, arriva aux Cordeliers, et après avoir fait appeler frère Laurent, elle le pria de l’ouïr en confession, et si tôt qu’elle fut à genoux devant lui, elle commença sa confession par larmes, lui remontrant le grand malheur qui lui était préparé, pour le mariage accordé par son père avec le Comte Pâris. Et pour la conclusion lui dit: “Monsieur, parce que vous savez, que je ne puis être mariée deux fois, et que je n’ai qu’un Dieu, qu’un mari, et qu’une foi, je suis délibérée partant d’ici, avec ces deux mains, que vous voyez jointes devant vous, ce jourd’hui donner fin à ma douloureuse vie, afin que mon esprit porte témoignage au ciel, et mon sang à la terre, de ma foi et loyauté gardée.” Puis ayant mis fin à ce propos, elle regardait çà et là, faisant entendre par sa farouche contenance, qu’elle bâtissait quelque sinistre entreprinse.

109. In the morning Julliette goes to friar Laurent, informs him of the organized match with Paris and threatens self- slaughter.      

[DP:58] [PAI:109] [BR:152] [R&J-Q1:33.e] [R&J-Q1:35.a] [R&J-Q2:33.e] [R&J-Q2:35.a]

                     De quoi frère Laurent étonné outre mesure, craignant qu’elle n’exécutât ce qu’elle avait délibéré lui dit: “Madamoiselle Juliette, je vous prie au nom de Dieu, modérez quelque peu votre ennui, et vous tenez coie en ce lieu, jusques à ce que j’aie pourvu à votre affaire. Car avant que partiez de céans je vous donnerai telle consolation, et remédierai si bien à vos afflictions, que vous demeurerez satisfaite et contente.”

110. The friar reassures Julliette and promises to help her.      

[DP:59] [BAN:95] [PAI:110] [BR:153]  

                                                                                                Et l’ayant laissée en cette bonne opinion, sort de l’église, et monte subitement en sa chambre, où il commença à projeter diverses choses en son esprit, se sentant ores sollicité en sa conscience, de souffrir qu’elle épousât le Comte Pâris, sachant que par son moyen elle en avait épousé un autre.

111. Laurent leaves her and goes to his cell. He feels responsible for having married her.      

[PAI:111] [BR:154]

                                                              Ores faisant son entreprise difficile, et encore plus périlleuse l’exécution, d’autant qu’il se commettait à la miséricorde d’une jeune simple damoiselle peu accorte, et que si elle défaillait en quelque chose, tout leur fait serait divulgué, lui diffamé, et Roméo son époux puni.

112. The friar is troubled by fears for the lovers and himself in case Juliet fails to  cope with such a weighty affair and it is published.      

[BAN:96] [PAI:112] [BR:155]

          Néanmoins après avoir été agité d’une infinité de divers pensements, fut enfin vaincu de pitié, et avisa qu’il aimait mieux hasarder son honneur, que de souffrir l’adultère de Pâris avec Juliette. Et étant résolu en ceci, ouvrit son cabinet, et prit une fiole, et s’en retourne vers Juliette, laquelle il trouva quasi transie, attendant nouvelles de sa mort, ou de sa vie,

113. The friar resolves to help Julliette and gives her a vial.      

[DP:59] [BAN:97] [PAI:113] [BR:156]

                                                                                       à laquelle le beau père demanda:  “Juliette, quand est-ce l’assignation de vos noces?” “La première assignation, dit-elle, est à mercredi, qui est le jour ordonné pour recevoir mon consentement du mariage, accordé par mon père au Comte Pâris, mais la solennité des noces, ne se doit célébrer que le dixième jour de Septembre.”

114. Julliette informs the friar that the marriage with Paris is set on on September 10.       

[PAI:114] [BR:157]

                     “Ma fille dit le religieux, prends courage, le Seigneur m’a ouvert un chemin, pour te délivrer, toi et Roméo de la captivité qui t’est préparée. J’ai connu ton mari dès le berceau. Il m’a toujours commis les plus intérieurs secrets de sa conscience, et je l’ai aussi cher que si je l’avais engendré. Parquoi mon cœur ne pourrait souffrir qu’on lui fît tort, en chose où je pusse pourvoir par mon conseil. Et d’autant que tu es sa femme, je te dois par semblable raison aimer, et m’évertuer de te délivrer du martyre et angoisse, qui te tient assiégée.

115. The friar vows to help and stand loyal to both Roméo and Juliette.      

[BR:158] [PAI:115]

                Entends doncques ma fille, au secret que je te vais à présent manifester, et te gardes surtout de le déclarer à créature vivante, car en cela consiste ta vie et ta mort.

116. The friar bids Juliette to secrecy.      

[DP:59] [BAN:97] [PAI:116] [BR:159]  

                                                                           Tu n’es point ignorante, par le rapport commun des citoyens de cette cité, et par la renommée, qui est publiée partout de moi, que je n’aie voyagé quasi par toutes les provinces de la terre habitable, de sorte que par l’espace de vingt ans continus je n’ai donné repos à mon corps, ains je l’ai le plus souvent exposé à la merci des bêtes brutes par les déserts et quelquefois à celle des ondes, à la merci des pirates, et de mille autres périls et naufrages, qui se retrouvent tant en la mer que sur la terre. Or est-il ma fille que toutes mes pérégrinations ne m’ont point été inutiles, car outre le contentement incroyable que j’en reçois ordinairement en mon esprit, encore en ai-je recueilli un autre fruit particulier lequel avec la grâce de Dieu tu resentiras en bref. C’est que j’ai éprouvé les propriétés secrètes des pierres, plantes, métaux et autres choses cachées aux entrailles de la terre, desquelles je me sais aider (contre la commune loi des hommes) lorsque la nécessité me survient spécialement aux choses ès quelles je connais mon Dieu en être moins offensé.

117. The friar describes his past adventures when he learnt about a “particular fruit” which will serve Julliette’s purpose.      

[PAI:117] [BR:160]

                                                                    Car comme tu sais étant sur le bord de ma fosse (comme je suis) et que l’heure approche qu’il me faut rendre compte, je dois désormais avoir plus grande appréhension des jugements de Dieu, que lorsque les ardeurs de l’inconsidérée jeunesse bouillonnaient en mon corps.

118. The friar tells Juliet why he wants to help her.       

[BR:161] [PAI:118]

           Entends doncques ma fille, qu’avec les autres grâces et faveurs que j’ai reçues du ciel, que j’ai appris et expérimenté longtemps a, la composition d’une pâte que je fais de certains simples soporifères, laquelle puis après réduite en poudre et bue avec un peu d’eau, en un quart d’heure elle endort tellement celui qui la prend, et ensevelit si bien ses sens et autres esprits de vie, qu’il n’y a médecin tant excellent qui ne juge pour mort celui qui en a pris. Et a encore davantage un effet plus merveilleux, c’est que la personne qui en use ne sent aucune douleur, et selon la quantité de la dose qu’on a reçue, le patient demeure en ce doux sommeil, puis quand son opération est parfaite il retourne en son premier état.

119. The friar describes the wonderful effects of the sleeping potion he is about to give to Juliette.      

[BAN:98] [PAI:119] [BR:162] [R&J-Q1:35.b] [R&J-Q2:35.b]    

                                                                  Or reçois donc maintenant l’instruction de ce que tu dois faire et dépouille cette affection féminine, et prends un courage viril, car en la seule force de ton cœur consiste l’heur ou malheur de ton affaire. Voilà une fiole que je te donne, laquelle tu garderas comme ton propre cœur, et le soir dont le jour suivant seront tes épousailles, ou le matin avant jour, tu l’empliras d’eau, et boiras tout ce qui est contenu dedans, et lors tu sentiras un plaisant sommeil, lequel glissant peu à peu par toutes les parties de ton corps, les contraindra si bien qu’elles demeureront immobiles, et sans faire leurs accoutumées offices, perdront leurs naturels sentiments, et demeureras en telle extase l’espace de quarante heures pour le moins, sans aucun pouls ou mouvement perceptible, de quoi étonnés ceux qui te viendront voir, te jugeront morte, et selon la coutume de notre cité, ils te feront apporter au cimetière, qui est près notre église, et te mettront au tombeau où ont été enterrés tes ancêtres les Cappellets. Et cependant j’avertirai le seigneur Roméo par homme exprès de tout notre affaire, lequel est à Mantoue, qui ne faudra à se trouver la nuitée suivante où nous ferons lui et moi ouverture du sépulcre, et enlèverons ton corps, et puis l’opération de la poudre parachevée, il te pourra emmener secrètement à Mantoue, au desceu de tous tes parents et amis, puis peut-être quelquefois la paix de Roméo faite, ceci pourra être manifesté, avec le contentement de tous les tiens.”

120. The friar urges her to take manly courage and drink the potion. Then he illustrates the plan in details.      

[DP:61] [BAN:98] [PAI:120] [BR:163] [R&J-Q1:35.c] [R&J-Q2:35.c]

                                                                                          Les propos du beau père finis, nouvelle joie commença à s’emparer du cœur de Juliette, laquelle avait été si ententive à les écouter qu’elle n’en avait mis un seul point en oubli. Puis elle lui dit: “Père n’ayez doute que le cœur me défaille en l’accomplissement de ce que m’avez commandé, car quand bien serait quelque forte poison, et venin mortel, plutôt le mettrais- je en mon corps, que de consentir de tomber ès mains de celui qui ne peut avoir part en moi. À plus forte raison doncques me dois-je fortifier, et exposer à tout mortel péril, pour m’approcher de celui duquel dépend entièrement ma vie, et tout le contentement que je prétends en ce monde.”

121. Juliette agrees: she would rather take the poison than be married to Paris.      

[DP:62] [BAN:99] [BAN:100] [PAI:121] [BR:164] [R&J-Q1:35.b] [R&J-Q2:35.b]

                                                                                    “Or va donc ma fille (dit le beau père) en la garde de Dieu, lequel je prie te tenir la main et te confirmer cette volonté en l’accomplissement de ton œuvre.”

122. The friar prays God to make her constant in this deed.      

[PAI:122] [BR:165]

                         Juliette partie d’avec frère Laurent, s’en retourna au palais de son père sur les onze heures où elle trouva sa mère à la porte, qui l’attendait en bonne dévotion de lui demander si elle voulait encore continuer en ses premières erreurs. Mais Juliette avec une contenance plus gaie que de coutume, sans avoir patience que sa mère l’interrogeât lui dit: “Madame, je viens de saint François où j’ai séjourné peut-être plus que mon devoir ne requérait, néanmoins ce n’a été sans fruit, et sans apporter un grand repos à ma conscience affligée, par le moyen de notre père spirituel, frère Laurent auquel j’ai fait une bien ample déclaration de ma vie, et même lui ai communiqué en confession, ce qui était passé entre monseigneur mon père et vous, sur le mariage du Comte Pâris et de moi. Mais le bonhomme m’a su si bien gagner par ses saintes remontrances et louables hortations, qu’encore que je n’eusse aucune volonté d’être jamais mariée, si est-ce que je suis maintenant disposée de vous obéir en ce qu’il vous plaira me commander. Parquoi madame je vous prie impétrez ma grâce envers monseigneur et père, et lui dites s’il vous plaît qu’obéissant à son commandement, je suis prête d’aller trouver le Comte Pâris à Villefranche, et là en vos présences l’accepter pour seigneur et époux, en assurance de quoi je m’en vais en mon cabinet élire tout ce qu’il y a de plus précieux, afin que me voyant en si bon équipage je lui sois plus agréable.”

123. Juliette thanks the friar, goes back home, and tells her mother about her changed mind.      

[DP:64] [BAN:101] [PAI:123] [BR:166] [R&J-Q1:36.c] [R&J-Q2:36.c]

                                                                                      La bonne mère ravie de trop grand aise, ne peut répondre un seul mot, ains s’en va en diligence trouver le seigneur Antonio son mari, auquel elle raconta par le menu, le bon vouloir de sa fille, et comme par le moyen de frère Laurent elle avait du tout changé de volonté. De quoi le bon vieillard joyeux outre mesure, louait Dieu en son cœur, disant:  “M’amie ce n’est pas le premier bien que nous avons reçu de ce saint homme, même qu’il n’y a citoyen en cette république, qui ne lui soit redevable, plût au seigneur Dieu que j’eusse acheté vingt de ses ans la tierce partie de mon bien, tant m’est griève son extrême vieillesse.”

124. Lady Capulet rejoices and informs her husband, who greatly praises the friar.      

[DP:65] [BAN:102] [PAI:124] [BR:167] [R&J-Q1:36.d] [R&J-Q2:36.d]

                                                                                          Le seigneur Antonio à la même heure va trouver le Comte Pâris auquel il pensa persuader d’aller à Villefranche. Mais le Comte lui remontra que la dépense serait excessive, et que c’était le meilleur de la réserver au jour des noces pour les mieux solenniser. Toutefois qu’il était bien d’avis, s’il lui semblait bon d’aller voir Juliette, et ainsi s’en partirent ensemble pour l’aller trouver.

125. Capulet informs Paris and invites him to Freetwon to celebrate, but Paris suggests to cancel the feast and only asks to see Juliet.      

[PAI:125] [BR:168] [R&J-Q2:36.h]

              La mère avertie de sa venue, fit préparer sa fille, à laquelle elle commanda de n’épargner ses bonnes grâces à la venue du Comte, lesquelles elle sut si bien déployer, qu’avant qu’il partît de sa maison, elle lui avait si bien dérobé son cœur, qu’il ne vivait désormais qu’en elle, et lui tardait tant que l’heure déterminée n’était venue, qu’il ne cessait d’importuner, et le père et la mère de mettre une fin et consommation à ce mariage.

126. Juliette’s mother recommends that she puts up her best manners to impress Paris and win his heart. He is so seduced that wants to haste the wedding.      

[DP:65] [BAN:103] [PAI:126] [BR:169]

               Et ainsi se passa cette journée assez joyeusement, et plusieurs autres, jusques au jour précédant les noces, auquel la mère de Juliette avait si bien pourvu qu’il ne restait rien de ce qui appartenait à la magnificence et grandeur de leur maison.

127. Time passes and the day before the wedding day arrives. Juliette’s mother has provided for it magnificently.       

[BAN:103] [PAI:127] [BR:170]

Villefranche duquel nous avons fait mention était un lieu de plaisance où le seigneur Antonio se soulait souvent recréer, qui était à un mille ou deux de Vérone, où le dîner se devait préparer, combien que les solennités requises dussent être faites à Vérone.

128. The narrator comments on Villefranche, where the wedding feast will take place.       

[PAI:128]

                 Juliette sentant son heure approcher dissimulait le mieux qu’elle pouvait, et quand ce vint l’heure de se retirer, sa dame de chambre lui voulait faire compagnie et coucher en sa chambre, comme elle avait accoutumé. Mais Juliette lui dit: “Ma grande amie, vous savez que demain se doivent célébrer mes noces, et parce que je veux passer la plupart de la nuit en oraison, je vous prie pour ce jourd’hui me laisser seule, et venez demain sur les six heures m’aider à m’accoutrer,”

129. The night before the wedding, Juliette asks the nurse to leave her alone as she wants to pray.      

[PAI:129] [BR:174] [R&J-Q1:37.a] [R&J-Q2:37.a]  

                                                                                  ce que la bonne vieille lui accorda aisément, ne se doutant point de ce qu’elle proposait de faire,

130. The nurse leaves Juliet alone.      

[PAI:130] [BR:175] [R&J-Q1:37.a] [R&J-Q2:37.a]

                                           s’étant retirée seule en sa chambre, ayant un bocal d’eau sur la table, emplit la fiole que le beau père lui avait donnée, et après avoir fait cette mixtion, elle mit le tout sous le chevet de son lit, puis elle se coucha. Et étant au lit, nouveaux pensers commencèrent à l’environner, avec une appréhension de mort si grande, qu’elle ne savait en quoi se résoudre, mais se plaignant incessamment, disait:

131. Juliet prepares to drink the potion but begins to have doubts.      

[BAN:104] [PAI:131] [BR:176] [R&J-Q1:37.b] [R&J-Q2:37.b]

                                                                                  “Ne suis-je pas la plus malheureuse et désespérée créature qui naquit onques entre les femmes? Pour moi n’y a au monde que malheur, misère et mortelle tristesse, puisque mon infortune m’a réduite à telle extrémité que pour sauver mon honneur et ma conscience, il faut que dévore ici un breuvage, duquel je ne sais la vertu.

132. Juliette laments her lot.      

[PAI:132] [BR:177]

                     Mais que sais-je (disait-elle) si l’opération de cette poudre se fera point plus tôt ou plus tard qu’il n’est de besoin, et que ma faute étant découverte, je demeure la fable du peuple.

133. Juliette fears that the potion will not work properly.      

[BAN:107] [PAI:133] [BR:178] [R&J-Q1:37.c] [R&J-Q2:37.c]

Que sais-je davantage si les serpents et autres bêtes venimeuses, qui se retrouvent coutumièrement aux tombeaux et cachots de la terre m’offenseront pensant que je sois morte? Mais comment pourrai-je endurer la puanteur de tant de charognes et ossements de mes ancêtres qui reposent en ce sépulcre. Si de fortune je m’éveillais avant que Roméo et frère Laurent me vinssent secourir?”

134. She fears serpents or odious beasts should appear in the tomb, or that she might be stifled by the foul odour of the corpses.      

[BAN:106] [PAI:134] [BR:179] [R&J-Q1:37.e] [R&J-Q2:37.e]

                                                    Et ainsi qu’elle se plongeait profondément en la contemplation de ces choses, son imagination fut si forte, qu’il lui semblait avis qu’elle voyait quelque spectre ou fantôme de son cousin Thibaut, en la même sorte qu’elle l’avait vu blessé, et sanglant. Et appréhendant qu’elle devait vive être ensevelie à son côté avec tant de corps morts et d’ossements dénués de chair, que son tendre corps et délicat se prit à frissonner de peur, et ses blonds cheveux à hérisser, tellement que pressée de frayeur, une sueur froide commença à percer son cuir et arroser tous ses membres de sorte qu’il lui semblait avis qu’elle avait déjà une infinité de morts autour d’elle, qui la tiraillaient de tous côtés, et la mettaient en pièces.

135. She thinks she sees Thibaut’s ghost and other spectres (she is said to have blond hair).      

[BAN:95] [PAI:135] [BR:180] [R&J-Q1:37.f] [R&J-Q2:37.f]

                                 Et sentant que ses forces se diminuaient peu à peu, et craignant que, par trop grande débilité, elle ne pût exécuter son entreprise, comme furieuse et forcenée sans y penser plus avant, elle engloutit l’eau contenue en sa fiole, puis croisant ses bras sur son estomac, perdit à l’instant tous les sentiments du corps et demeura en extase.

136. She eventually drinks the potion and faints.      

[DP:67] [BAN:108] [PAI:136] [BR:181] [R&J-Q1:37.g] [R&J-Q2:37.g]

                                                                        Et comme l’aube du jour commençait à mettre la tête hors de son Orient, sa dame de chambre qui l’avait enfermée avec la clef ouvrit la porte, et la pensant éveiller l’appelait souvent, et lui disait:  “Madamoiselle, c’est trop dormi, le Comte Pâris vous viendra lever.” La pauvre femme chantait aux sourds, car quand tous les plus horribles et tempétueux sons du monde eussent résonné à ses oreilles, ses esprits de vie étaient tellement liés et assoupis, qu’elle ne s’en fût éveillée.

137. At dawn the nurse goes to wake Juliette up.      

[DP:69] [BAN:109] [PAI:137] [BR:182] [R&J-Q1:39.a] [R&J-Q2:39.a]

                    De quoi la pauvre vieille étonnée, commença à la manier, mais elle la trouva par tout froide comme marbre, puis lui mettant la main sur sa bouche, jugea soudain qu’elle était morte, car elle n’y avait trouvé aucune respiration, dont comme forcenée et hors de soi, courut l’annoncer à la mère,

138. The nurse discovers Juliet apparently dead and goes screaming to tell her mother.      

[DP:70] [BAN:110] [PAI:138] [BR:183] [R&J-Q1:39.b] [R&J-Q2:39.b]

                                                                                      laquelle effrénée comme un tigre, qui a perdu ses faons, entra soudainement en la chambre de sa fille, et elle l’ayant avisée en si piteux état, la pensant morte s’écria:  “Ah, mort cruelle qui as mis fin à toute ma joie et félicité, exécute le dernier fléau de ton ire contre moi, de peur que ne me laissant vivre le reste de mes jours en tristesse, mon martyre ne soit augmenté.” Lors elle se prit tellement à soupirer qu’il semblait que le cœur lui dût fendre,

139. Juliette’s mother despairs.      

[DP:73] [BAN:111] [PAI:139] [BR:184] [R&J-Q1:39.c] [R&J-Q2:39.c]  

            et ainsi qu’elle renforçait ses cris, voici le père, le Comte Pâris, et grand troupe de gentilshommes et damoiselles, qui étaient venus pour honorer la fête, lesquels si tôt qu’ils eurent le tout entendu, menèrent tel deuil, que qui eût vu lors leurs contenances, il eût pu aisément juger que c’était la journée d’ire et de pitié,

140. Juliette’s father, Paris and guests arrive at the feast and instead of celebrating they mourn.      

[BAN:112] [PAI:140] [BR:185] [R&J-Q1:39.f] [R&J-Q1:39.j] [R&J-Q2:39.f] [R&J-Q2:39.j]  

                  spécialement le seigneur Antonio, lequel avait le cœur si serré qu’il ne pouvait ni pleurer ni parler, et ne sachant que faire manda incontinent quérir les plus experts médecins de la ville, lesquels après s’être enquêtés de la vie passée de Juliette jugèrent d’un commun rapport qu’elle était morte de mélancholie, et lors les douleurs commencèrent à se renouveler

141. Juliette’s father laments more than anyone else. Doctors are sent for and it is determined that she died of inner care.       

[DP:71] [DP:72] [BAN:113] [PAI:141] [BR:186]

Et si oncques journée fut lamentable, piteuse, malheureuse et fatale, certainement ce fut celle en laquelle la mort de Juliette fut publiée par Vérone, car elle était tant regrettée des grands et des petits, qu’il semblait à voir les communes plaintes que toute la république fût en péril, et non sans cause. Car outre la naïve beauté accompagnée de beaucoup de vertus, desquelles nature l’avait enrichie, encore était-elle tant humble, sage et débonnaire, que pour cette humilité et courtoisie, elle avait si bien dérobé les cœurs d’un chacun, qu’il n’y avait celui qui ne lamentât son désastre.

142. General lamentation of the town over Juliette’s beautiful body.      

[PAI:142] [BR:187] [R&J-Q1:39.h] [R&J-Q2:39.h]  

                                     Comme ces choses se demenaient, frère Laurent dépêcha en diligence un beau père de son couvent nommé frère Anselme, auquel il se fiait comme en lui-même, et lui donna une lettre écrite de sa main et lui commanda expressément ne la bailler à autre qu’à Roméo, en laquelle était contenu tout ce qui était passé entre lui et Juliette nommant la vertu de la poudre, et lui mandait qu’il eût à venir la nuit suivante, parce que l’opération de la poudre prendrait fin, et qu’il emmènerait Juliette avec lui à Mantoue en habit dissimulé jusques à ce que la fortune en eût autrement ordonné.

143. In the meantime the friar has sent frère Anselme to Roméo with a letter containing instructions.      

[DP:75] [BAN:114] [PAI:143] [BR:188] [R&J-Q1:35.c] [R&J-Q2:35.c]

                                                                                          Le cordelier fit si bonne diligence qu’il arriva à Mantoue, peu de temps après. Et pour ce que la coutume d’Italie est que les cordeliers doivent prendre un compagnon à leur couvent pour aller faire leurs affaires par ville, le cordelier s’en va à son couvent, mais depuis qu’il y fut entré, il ne lui fut loisible de sortir à ce jour comme il pensait, parce que quelques jours avant il était mort quelque religieux au couvent (comme on disait) de peste. Parquoi les députés de la santé avaient défendu au gardien que les cordeliers n’eussent à aller par ville, ni communiquer avecques aucun des citoyens, tant que messieurs de la justice leur eussent donné permission, ce qui fut cause d’un grand mal, comme vous verrez ci-après. Ce cordelier étant en cette perplexité de ne pouvoir sortir, joint aussi qu’il ne savait ce qui était contenu en la lettre, voulut différer pour ce jour.

144. Friar Anselme is stopped in Mantua because of a brother who had died of plague.      

[DP:75] [BAN:115] [PAI:144] [BR:189] [R&J-Q1:42.b] [R&J-Q2:42.b]

         Cependant que ces choses étaient en cet état, on se prépara à Vérone pour faire les obsèques de Juliette. Or ont une coutume, qui est vulgaire en Italie de mettre tous les plus apparents d’une ligne en un même tombeau,

145. Italian funerary customs.       

[PAI:145] [BR:191]

                                                                         qui fut cause que Juliette fut mise en la sépulture ordinaire des Cappellets, en un cimetière près l’église des cordeliers, où même Thibaut était enterré.

146. Juliette is laid in the Capellets’ tomb where Thibaut was buried.      

[DP:74] [BAN:119] [BAN:123] [PAI:146] [BR:192]

              Et ses obsèques parachevées honorablement, chacun s’en retourna, auxquelles Pierre serviteur de Roméo avait assisté,

147. Roméo’s man, Pierre, also attends Juliette’s funeral.       

[BAN:120] [PAI:147] [BR:194]

             car comme nous avons dit ci-devant, son maître l’avait renvoyé de Mantoue à Vérone faire service à son père, et l’avertir de tout ce qui se bâtirait en son absence à Vérone.

148. The narrator repeats that Romeus’ man had been sent back to Verona.       

[PAI:148] [BR:195]

                                                                                               Et ayant vu le corps de Juliette enclos dedans le tombeau, jugeant comme les autres qu’elle était morte, prit incontinent la poste, et fit tant par sa diligence qu’il arriva à Mantoue où il trouva son maître en sa maison accoutumée, auquel il dit (ayant ses yeux tous mouillés de grosses larmes):  “Monseigneur, il vous est survenu un accident si étrange, que si ne vous armez de constance, j’ai peur d’être le cruel ministre de votre mort. Sachez monseigneur que depuis hier matin madamoiselle Juliette a laissé ce monde pour chercher repos en l’autre, et l’ai vue en ma présence recevoir sépulture au cimetière de saint François.”

149. Romeus’ man hurries back to Mantua and informs his master.      

[DP:77] [BAN:121] [BAN:124] [PAI:149] [BR:196] [R&J-Q1:41.b] [R&J-Q2:41.b]

                Au son de ce triste message, Roméo  commença à mener tel deuil qu’il semblait que ses esprits ennuyés du martyre de sa passion, dussent à l’instant abandonner son corps, mais forte amour qui ne le put permettre faillir jusques à l’extrémité, lui mit en sa fantasie que s’il pouvait mourir auprès d’elle, sa mort serait plus glorieuse, et elle (ce lui semblait) mieux satisfaite.

150. At the news Romeus decides to die and to rest with Juliet.      

[DP:78] [BAN:125] [BAN:127] [PAI:150] [BR:197] [R&J-Q1:41.c] [R&J-Q1:41.e] [R&J-Q2:41.c] [R&J-Q2:41.e]

À raison de quoi après s’être lavé la face de peur qu’on connût son deuil, il part de sa chambre, et défend à son serviteur de ne le suivre, puis il s’en va par tous les cantons de la ville, chercher s’il pourrait trouver remède propre à son mal. Et ayant avisé entre autres, la boutique d’un apothicaire assez mal peuplée de boîtes, et autres choses requises à son état, et pensa lors en lui-même que l’extrême pauvreté du maître le ferait volontiers consentir à ce qu’il prétendait lui demander.

151. Romeus roams about town and finally finds a poor apothecary.      

[BAN:134] [PAI:151] [BR:198] [R&J-Q1:41.f] [R&J-Q1:41.g] [R&J-Q2:41.f] [R&J-Q2:41.g]

                                                                                                   Et après l’avoir tiré à part, lui dit en secret: “Maître voilà cinquante ducats que je vous donne et me délivrez quelque violente poison, laquelle en un quart d’heure fasse mourir celui qui en usera.” Le malheureux vaincu d’avarice lui accorda ce qu’il lui demandait, et feignant lui donner quelque autre médecine devant les gens, lui prépare soudainement le venin,

152. Roméo offers fifty crowns to the apothecary to buy the poison. The apothecary accepts the money and sells it to him.      

[PAI:152] [BR:200] [R&J-Q1:41.i] [R&J-Q2:41.i]

puis lui dit tout bas:  “Monseigneur je vous en donne plus que n’avez besoin, car il n’en faut que la moitié pour faire mourir en une heure le plus robuste homme du monde”,

153. The apothecary describes the speediness of the poison.      

[PAI:153] [BR:201] [R&J-Q1:41.j] [R&J-Q2:41.i]  

                                                                           lequel après avoir serré son venin, s’en retourna à sa maison, où il commanda à son serviteur qu’il eût à partir en diligence, et s’en retourner à Vérone, et qu’il fît provision de chandelles, de fusil, et d’instruments propres pour ouvrir le sépulcre de Juliette, et surtout qu’il ne faillît à l’attendre joignant le cimetière de saint François, et sur la vie qu’il ne dît à personne son désastre. À quoi Pierre obéit en la forme que son maître lui avait commandé, et fit si bonne diligence qu’il arriva de bonne heure à Vérone donnant ordre à tout ce qui lui était enchargé.

154. Roméo sends Pierre to Verona and tells him to wait for him near where Juliet has been buried, with instruments to open the tomb. Peter carries out his task in secrecy.       

[BAN:128] [PAI:154] [BR:202]

                                                                                            Roméo cependant sollicité de mortels pensements se fit apporter encre et papier, et mit en peu de paroles tout le discours de ses amours par écrit, les noces de lui et de Juliette, le moyen observé en la consommation d’icelles, le secours de frère Laurent, l’achat de sa poison, finalement sa mort, puis ayant mis fin à sa triste tragédie, il ferma les lettres, et les cacheta de son cachet, puis mit la superscription à son père,

155. Roméo writes a letter to his father where he tells the whole story.      

[BAN:129] [PAI:155] [BR:203] [R&J-Q1:41.c] [R&J-Q2:41.c]

                                                                                et serrant ses lettres en sa bourse, il monte à cheval et fit si bonne diligence qu’il arriva par les obscures ténèbres de la nuit en la cité de Vérone avant que les portes fussent fermées, où il trouva son serviteur qui l’attendait, avec lanterne et instruments dessus dits, propres pour ouvrir le sépulcre, auquel il dit:  “Pierre aide- moi à ouvrir ce sépulcre, et si tôt qu’il sera ouvert je te commande sur peine de la vie, de n’approcher de moi, ni de mettre empêchement à chose que je veuille exécuter. Voilà une lettre que tu présenteras demain au matin à mon père à son lever, laquelle peut-être lui sera plus agréable que tu ne penses.”

156. Roméo arrives at Verona at night and finds his man waiting for him at the monument, with the instruments. He bids him to go away and to bring the letter to his father.      

[DP:81] [BAN:131] [BAN:134] [PAI:156] [BR:204] [R&J-Q1:43.d] [R&J-Q2:43.d]

Pierre ne pouvant imaginer quel était le vouloir de son maître, s’éloigna quelque peu, afin de contempler ses gestes et contenances.

157. Peter obediently withdraws.      

[PAI:157] [BR:205] [R&J-Q1:43.e] [R&J-Q2:43.e]

                      Et lorsque le cercueil fut ouvert, Roméo descend deux degrés tenant sa chandelle en la main, et commença à aviser d’un œil piteux le corps de celle qui était l’organe de sa vie, puis l’ayant arrosée de ses larmes et baisé étroitement la tenant entre ses bras ne se pouvant rassasier de sa vue, mit ses craintives mains sur le froid estomac de Juliette,

158. Roméo descends into the tomb, sees Juliette and cries over her.      

[DP:84] [BAN:132] [PAI:158] [BR:206] [R&J-Q1:43.f] [R&J-Q1:44.b] [R&J-Q2:43.f] [R&J-Q2:44.b]

                                                                               et après l’avoir maniée en plusieurs endroits, et n’y pouvant asseoir aucun jugement de vie, il tire sa poison de sa boîte, et en ayant avalé une grande quantité, il s’écrie:  “Ô Juliette de laquelle le monde était indigne, quelle mort pourrait élire mon cœur, qui lui fût plus agréable que celle qu’il souffre près de toi, quelle sépulture plus glorieuse, que d’être enfermé en ton tombeau? Quel plus digne ou excellent épitaphe se pourrait sacrer à la mémoire que ce mutuel et piteux sacrifice de nos vies?”. Et cuidant renforcer son deuil le cœur lui commença à frémir pour la violence du venin, lequel peu à peu s’emparait de son cœur,

159. Roméo drinks the poison and talks about their sacrifice for love in the same tomb as their best epitaph..      

[DP:85] [BAN:133] [PAI:159] [BR:207] [R&J-Q1:44.f] [R&J-Q2:44.f]

                                                                               et regardant çà et là avisa le corps de Thibaut près de celui de Juliette, lequel n’était encore du tout putrifié, parlant à lui comme s’il eût été vif, disait:  “Cousin Thibaut en quelque lieu que tu sois, je te crie maintenant merci de l’offense que je te fis de te priver de vie, et si tu souhaites vengence de moi, quelle autre plus grande ou cruelle satisfaction saurais-tu désormais espérer, que de voir celui qui t’a méfait, empoisonné de sa propre main, et enseveli à tes côtés?”

160. Roméo sees Thibault’s body and asks for forgiveness.      

[BAN:141] [PAI:160] [BR:208] [R&J-Q2:44.c]

                  Puis ayant mis fin à ce propos, sentant peu à peu la vie lui défaillir, se prosternant à genoux, d’une voix faible dit assez bas:  “Seigneur Dieu, qui pour me racheter es descendu du sein de ton père, et as pris chair humaine au ventre de la Vierge, je te supplie prendre compassion de cette pauvre âme affligée, car je connais bien, que ce corps n’est plus que terre.”

161. Romeus invokes Christ’s pity.       

[PAI:161] [BR:209]

Puis saisi d’une douleur désespérée se laissa tomber sur le corps de Juliette, de telle véhémence, que le cœur atténué de trop grand tourment, ne pouvant porter un si dur et dernier effort, demeura abandonné de tous les sens et vertus naturelles, en façon que le siège de l’âme lui faillit à l’instant, et demeura raide étendu.

162. Roméo dies upon Juliet’s body.      

[DP:95] [BAN:147] [PAI:162] [BR:210] [R&J-Q2:44.c]

                      Frère Laurent qui connaissait le période certain, de l’opération de sa poudre, émerveillé qu’il n’avait aucune réponse de la lettre qu’il avait envoyée à Roméo, par son compagnon frère Anselme, s’en part de saint François, et avec instruments propres, délibérait d’ouvrir le sépulcre, pour donner air à Juliette, laquelle était prête à s’éveiller.

163. Without news from Roméo, the friar goes to the monument. to meet Juliet when she wakes up.       

[DP:95] [BAN:145] [PAI:129] [BR:211] [R&J-Q1:45.a] [R&J-Q2:45.a]

                                                                                      Et approchant du lieu, il avisa la clarté dedans, qui lui donna terreur, jusques à ce que Pierre, qui était près, l’eût acertené, que Roméo était dedans, et n’avait cessé de se lamenter et plaindre, depuis demie heure.

164. Pierre tells the friar that Romeus is within the tomb.      

[PAI:164] [BR:212] [R&J-Q1:45.b] [R&J-Q2:45.b]

                                                 Et lors ils entrèrent dedans le sépulcre, et trouvant Roméo sans vie, menèrent un deuil, tel que peuvent appréhender ceux qui ont aimé quelqu’un de parfaite amitié.

165. They enter the monument, find Romeus dead and start crying.      

[DP:96] [BAN:147] [PAI:165] [BR:213] [R&J-Q1:45.g] [R&J-Q2:45.g]

                          Et ainsi qu’ils faisaient leurs plaintes, Juliette sortant de son extase, et avisant la splendeur dans ce tombeau, ne sachant si c’était songe ou fantôme, qui apparaissait devant ses yeux, revenant à soi reconnut frère Laurent, auquel elle dit: “Père je vous prie au nom de Dieu, assurez-moi de votre parole, car je suis toute éperdue”.

166. Juliet wakes up and asks the friar to be reassured.      

[DP:87] [DP:96] [BAN:136] [PAI:166] [BR:214] [R&J-Q1:45.h] [R&J-Q1:45.i] [R&J-Q2:45.h] [R&J-Q2:45.i]

                                            Et lors frère Laurent, sans lui rien déguiser (parce qu’il se craignait d’être surpris, pour le trop long séjour en ce lieu, lui raconta fidèlement, comme il avait envoyé frère Anselme vers Roméo à Mantoue, duquel il n’avait pu avoir réponse. Toutefois qu’il avait trouvé Roméo au sépulcre, mort, duquel il lui montra le corps étendu, joignant le sien, la suppliant au reste, de porter patiemment l’infortune survenue, et que, s’il lui plaisait, il la conduirait en quelque monastère secret de femmes, où elle pourrait (avec le temps) modérer son deuil, et donner repos à son âme.

167. The friar tells her what has happened and tries to convince her to go away and spend her life in a convent.      

[DP:96] [DP:99] [BAN:147] [BAN:152] [PAI:167] [BR:215] [BR:222] [R&J-Q2:45.i]

                                                                             Mais à l’instant qu’elle eut jeté l’œil sur le corps mort de Roméo, elle commença à détoupper la bonde à ses larmes, par telle impétuosité, que ne pouvant supporter la fureur de son mal, elle haletait sans cesse sur sa bouche, puis se lançant sur son corps, et l’embrassant étroitement, il semblait qu’à force de soupirs et de sanglots, elle dût le vivifier et remettre en essence. Et après l’avoir baisé et rebaisé, un million de fois, elle s’écria:  “Ah! doux repos de mes pensées, et de tous les plaisirs que jamais j’eus, as-tu bien eu le cœur si assuré, d’élire ton cimetière en ce lieu, entre les bras de ta parfaite amante, et de finir le cours de ta vie à mon occasion, en la fleur de ta jeunesse, lorsque le vivre te devait être plus cher et délectable? Comment ce tendre corps a-t-il pu résister au furieux combat de la mort, lorsqu’elle s’est présentée? Comment ta tendre et délicate jeunesse a-t-elle pu permettre de son gré, que tu te sois confiné en ce lieu, ord et infect, où tu serviras désormais de pâture à vers, indignes de toi? Hélas! hélas! quel besoin m’était-il maintenant, que les douleurs se renouvelassent en moi, que le temps et ma longue patience devaient ensevelir et éteindre. Ha misérable et chétive que suis, pensant trouver remède à mes passions! j’ai émoulu le couteau, qui a fait la cruelle plaie dont je reçois le mortel dommage. Ah heureux et fortuné tombeau, qui serviras ès siècles futurs de témoin de la plus parfaite alliance, qu’ont les deux plus fortunés amants qui furent oncques. Reçois maintenant les derniers soupirs, et accès, du plus cruel de tous les cruels sujets d’ire et de mort.”

168. Julietre sees Roméo’s dead body, kisses him and despairs.      

[DP:101] [BAN:149] [BAN:151] [PAI:168] [BR:216] [R&J-Q1:46.a] [R&J-Q2:46.a]

               Et comme elle pensait continuer ses plaintes, Pierre avertit frère Laurent, qu’il entendait un bruit, près de la citadelle, duquel intimidés, ils s’éloignèrent promptement, craignant être surpris.

169. Pierre tells the friar he has heard a noise and both leave.      

[PAI:169] [BR:217] [R&J-Q2:45.i]

                                      Et lors Juliette se voyant seule, et en pleine liberté, prit derechef Roméo entre ses bras, le baisant par telle affection, qu’elle semblait être plus atteinte d’amour, que de la mort. Et ayant tiré la dague que Roméo avait ceinte à son côté se donna de la pointe plusieurs coups au travers du cœur, disant d’une voix foible et piteuse:  “Ah mort fin de malheur, et commencement de félicité, tu sois la bienvenue. Ne crains à cette heure de me darder, et ne donne aucune dilation à ma vie, de peur que mon esprit ne travaille à trouver celui de mon Roméo, entre tant de morts. Et toi mon cher seigneur et loyal époux Roméo, s’il te reste encore quelque connaissance, reçois celle que tu as si loyaument aimée, et qui a été cause de ta violente mort, laquelle t’offre volontairement son âme, afin qu’autre que toi ne soit jouissant de l’amour que si justement avais conquis. Et afin que nos esprits, sortant de cette lumière, soient éternellement vivant ensemble, au lieu d’éternelle immortalité.” Et ces propos achevés, elle rendit l’esprit.

170. Juliette stabs herself with Roméo’s dagger and dies.      

[DP:102] [BAN:153] [PAI:170] [BR:218] [R&J-Q1:46.c] [R&J-Q2:46.c]

                                                                                         Pendant que ces choses se demenaient, les gardes de la ville passaient fortuitement par là auprès, lesquels avisant la clarté en ce tombeau, soupçonnèrent incontinent que c’étaient Nécromanciens, qui avaient ouvert ce sépulcre, pour abuser des corps morts, et s’en aider en leur art. Et curieux de savoir ce qui en était, entrèrent au cercueil, où ils trouvèrent Roméo et Juliette, ayant les bras lacés, au col l’un de l’autre, comme s’il leur eût resté quelque marque de vie. Et après les avoir bien regardés à loisir, connurent ce qui en était. Et lors tous étonnés, cherchèrent tant çà et là, pour surprendre ceux qu’ils pensaient avoir fait le meurtre, qu’ils trouvèrent enfin le beau père frère Laurent, et Pierre, serviteur du défunt Roméo, (qui s’étaient cachés sous un étau) lesquels ils menèrent aux prisons,

171. The watchmen of the town enter the monument and find the corpses, which they lodge underground. They apprehend the friar and Pierre.      

[DP:103] [BAN:154] [PAI:171] [BR:219] [R&J-Q1:46.b] [R&J-Q1:47.b] [R&J-Q2:46.b] [R&J-Q2:47.b]

                                                                                           et avertirent le seigneur de l’Escale, et les Magistrats de Vérone, de l’inconvénient survenu, lequel fut publié en un instant par toute la cité. Vous eussiez vu lors tous les citoyens, avec leurs femmes et enfants, abandonner leurs maisons pour assister à ce piteux spectacle.

172. The town watchmen inform le seigneur de l’Escale and the town Magistrates. All the citizens run to the monument.      

[DP:104] [BAN:155] [BAN:156] [BAN:157] [PAI:172] [BR:220] [R&J-Q1:47.c] [R&J-Q1:47.d] [R&J-Q2:47.c] [R&J-Q2:47.d]

                           Et afin qu’en présence de tous les citoyens le meurtre fût publié, les Magistrats ordonnèrent que les deux corps morts, fussent érigés sur un théâtre, à la vue de tout le monde, en la forme qu’ils étaient, quand ils furent trouvés au sépulcre. Et que Pierre et frère Laurent, seraient publiquement interrogés, afin qu’auparaprès on n’en pût murmurer, ou prétendre aucune cause d’ignorance.

173. The Magistrates order that the corpses be exhibited upon a high stage, and that the two suspects be publicly openly interrogated.       

[DP:108] [PAI:173] [BR:221] [R&J-Q1:48.a] [R&J-Q2:48.a]

                                                              Et ce bon vieillard de frère, étant sur le théâtre, ayant sa barbe blanche toute baignée de grosses larmes, les juges lui commandèrent qu’il eût à déclarer, ceux qui étaient auteurs de ce meurtre, attendu qu’à heure indue il avait été appréhendé avec quelques ferrements près le sépulcre. Frère Laurent homme rond, et libre en parole, sans s’émouvoir aucunement pour l’accusation proposée, leur dit, avec une voix assurée:  “Messieurs, il n’y a celui d’entre vous, (que s’il veut avoir égard à ma vie passée, et à mes vieux ans, et au triste spectacle, où la malheureuse fortune m’a maintenant réduit) qui ne soit grandement émerveillé, d’une tant soudaine et inespérée mutation, attendu que depuis soixante et dix ou douze ans, que je fis mon entrée sur la terre, et que je commençai à éprouver les vanités de ce monde, je fus oncques atteint, tant s’en faut convaincu de crime aucun, qui me sût faire rougir, encore que je me reconnaisse devant Dieu, le plus grand et abominable pécheur de la troupe, si est-ce toutefois, que lorsque je suis plus prêt à rendre mon compte, et que les vers, la terre et la mort m’ajournent à tous les moments du jour, à comparaître devant la Justice de Dieu, ne faisant plus autre chose qu’abbayer mon sépulcre. C’est l’heure (ainsi comme vous vous persuadez) en laquelle je suis tombé au plus grand intérêt et préjudice de ma vie, et de mon honneur. Et ce qui a engendré cette sinistre opinion de moi en vos cœurs, sont (peut-être) ces grosses larmes, qui découlent en abondance dessus ma face, comme s’il ne se trouvait pas en l’écriture sainte, que Jesus-Christ eût pleuré, ému de pitié et compassion humaine, et même que le plus souvent elles sont fidèles messagères de l’innocence des hommes. Ou bien, ce qui est plus probable, c’est l’heure suspecte, et les ferrements, comme le Magistrat a proposé, qui me rendent coupable des meurtres, comme si les heures n’avaient pas toutes été créées du Seigneur égales. Et ainsi que lui-même a enseigné, il y en a douze au jour, montrant par cela qu’il n’a point acception d’heures, ni de moments, mais qu’on peut faire bien ou mal à toutes indifféremment, ainsi que la personne est guidée, ou délaissée de l’esprit de Dieu. Quant aux ferrements, desquels je fus trouvé, saisi, il n’est jà besoin maintenant de vous faire entendre, pour quel usage a été créé le fer premièrement, et comme de soi il ne peut rien accroître en l’homme de bien ou de mal, sinon par la maligne volonté de celui qui en abuse. Ce que j’ai bien voulu mettre en avant pour vous faire entendre que ni mes larmes, ni le fer, ni l’heure suspecte, ne me peuvent convaincre du meurtre, ne me rendre autre que je suis, mais seulement le témoignage de ma propre conscience, lequel seul me servirait (si j’étais coupable) d’accusateur, de témoin, et de bourreau. Laquelle (vu l’âge où je suis, et la réputation que j’ai eu le passé entre vous, et le petit séjour que j’ai plus à faire en ce monde) me devrait plus tourmenter là-dedans, que toutes les peines mortelles qu’on saurait proposer. Mais (la grâce à mon Dieu) je ne sens aucun ver, qui me ronge, ne aucun remords qui me pique, touchant le fait, pour lequel je vous vois tous troublés, et épouvantés. Et afin de mettre vos âmes en repos, et pour éteindre les scrupules, qui pourraient tourmenter désormais vos consciences, je vous jure sur toute la part que je prétends au Ciel, de vous faire entendre maintenant de fond en comble, le discours de cette piteuse tragédie, de laquelle vous ne serez (peut-être) moins émerveillés, que ces deux pauvres passionnés amants, ont été forts et patients, à s’exposer à la miséricorde de la mort, pour la fervente, et indissoluble amitié qu’ils se sont portés. Et lors le beau père commença à leur déduire le commencement des amours de Juliette et de Roméo, lesquelles après avoir été par quelque espace de temps confirmées s’était ensuivi, par paroles de présent, promesse de mariage entre eux, sans qu’il en sût rien. Et comme (quelques jours après) les amants se sentant aiguillonnés d’une amour plus forte, s’étaient adressés à lui, sous le voile de confession, attestant tous deux par serment, qu’ils étaient mariés, et que s’il ne lui plaisait solenniser leur mariage, en face d’Église, ils seraient contraints d’offenser Dieu, et vivre en concubinage. En considération de quoi, et même voyant l’alliance être bonne et conforme en dignité, richesse et noblesse, de tous les deux côtés, espérant par ce moyen (peut-être) réconcilier les Montesches et Cappellets ensemble, et faire œuvre agréable à Dieu, leur avait donné la bénédiction en une chapelle, dont la nuit même ils avaient consommé leur mariage, au palais des Cappellets, de quoi la femme de chambre de Juliette pourrait encore déposer. Ajoutant puis après le meurtre de Thibaut, cousin de Juliette, être survenu, à raison duquel le ban de Roméo s’était ensuivi, et comme en l’absence dudit Roméo, le mariage étant tenu secret entre eux, on l’avait voulu marier au Comte Pâris, de quoi Juliette indignée s’était prosternée à ses pieds, en une chapelle de l’église saint François avecques une ferme espérance de s’occire de ses propres mains, s’il ne lui donnait conseil au mariage accordé par son père avec le Comte Pâris. Ajoutant pour conclusion, encore qu’il eût résolu en lui- même (pour une appréhension de vieillesse et de mort) d’abhorrer toutes les sciences cachées, auxquelles il s’était délecté en ses jeunes ans, toutefois pressé d’importunité et de pitié, et craignant que Juliette exerçât cruauté contre elle- même, il avait élargi sa conscience, et mieux aimé donner quelque légère atteinte à son âme, que de souffrir que cette jeune damoiselle défît son corps et mît son âme en péril. Et partant avait déployé son ancien artifice, et lui avait baillé certaine poudre pour l’endormir, par le moyen de laquelle on l’avait jugée morte. Leur faisant puis après entendre, comme il avait envoyé frère Anselme avertir Roméo par une lettre de toutes leurs entreprises, duquel il n’avait encore eu réponse, déduisant après par le menu, comme il avait trouvé Roméo au sépulcre mort, lequel (comme il était vraisemblable) s’était empoisonné ou étouffé, ému de juste deuil qu’il avait de trouver Juliette en cet état la pensant morte. Puis poursuivant son discours, leur déclara comme Juliette s’était tuée elle-même de la dague de Roméo, pour l’accompagner après sa mort, et comme il ne leur avait été possible de la sauver pour le bruit survenu des gardes qui les avaient contraints de s’écarter. Et pour plus ample approbation de son dire, il supplia le seigneur de Vérone et les magistrats d’envoyer à Mantoue quérir frère Anselme, savoir la cause de son retardement, de voir le contenu des lettres qu’il avait envoyées à Roméo, de faire interroger la dame de chambre de Juliette, et Pierre serviteur de Roméo,

174. The friar clears himself and recapitulates the events.      

[DP:107] [PAI:174] [BR:222] [R&J-Q1:48.b] [R&J-Q1:48.c] [R&J-Q2:48.b] [R&J-Q2:48.c]

lequel sans attendre qu’on en fît autre enquête, leur dit: “Messieurs ainsi que Roméo voulut entrer au sépulcre, il me bailla ce paquet (à mon avis écrit de sa main) lequel il me commanda expressément présenter à son père. Le paquet ouvert ils trouvent entièrement tout le contenu de l’histoire, même le nom de l’apothicaire qui lui avait vendu la poison, le prix, et l’occasion pour laquelle il en avait usé. Et fut le tout si bien liquidé, qu’il ne restait autre chose pour la vérification de l’histoire, sinon d’y avoir été présent à l’exécution, car le tout était si bien déclaré par ordre qu’il n’y avait plus aucun qui en fît doute.

175. Pierre confirms the friar’s words and produces Romeus’ letter.      

[PAI:175] [BR:223] [R&J-Q1:48.e] [R&J-Q1:48.f] [R&J-Q2:48.e] [R&J-Q2:48.f]

                Et lors le seigneur Barthélemy de l’Escale, (qui commandait de ce temps-là à Vérone) après avoir le tout communiqué aux magistrats, fut d’avis que la dame de chambre de Juliette fût bannie, pour avoir celé au père de Roméo ce mariage clandestin, lequel, s’il eût été manifesté en sa saison, eût été cause d’un très grand bien. Pierre pource qu’il avait obéi à son maître fut laissé en sa première liberté, l’apothicaire pris, géhenné, et convaincu, fut pendu. Le bon vieillard de frère Laurent, (tant pour le regard des anciens services qu’il avait fait à la république de Vérone, que pour la bonne vie de laquelle il avait toujours été recommandé fut laissé en paix, sans aucune note d’infamie.

176. The seigneur de l’Escale’s sentence: the nurse is banished, Peter and the friar are acquitted, the apothecary is sentenced to death.      

[BAN:158] [PAI:176] [BR:224] [R&J-Q1:49.f] [R&J-Q2:49.f]

                          Toutefois qu’il se confina de lui-même en un petit hermitage à deux milles près de Vérone, où il véquit encore depuis cinq ou six ans en continuelles prières et oraisons, jusques à ce qu’il fut appelé de ce monde en l’autre.

177. The friar goes into a hermitage near Verona and dies after five years.      

[PAI:177] [BR:225] [R&J-Q1:49.c] [R&J-Q2:49.c]

                                                                                                    Et pour la compassion d’un si étrange infortune, les Montesches, et les Cappellets rendirent tant de larmes, qu’avec leurs pleurs ils évacuèrent leurs colères, de sorte que dès lors ils furent réconciliés, et ceux qui n’avaient pu être modérés par aucune prudence ou conseil humain, furent enfin vaincus et réduits par pitié.

178. The feuding families reconcile.      

[DP:105] [BAN:159] [PAI:178] [BR:226] [R&J-Q1:49.d] [R&J-Q1:49.e] [R&J-Q2:49.d] [R&J-Q2:49.e]

         Et pour immortaliser la mémoire d’une si parfaite et accomplie amitié, le seigneur de Vérone ordonna que les deux corps de ces pauvres passionnés demeurraient enclos au tombeau auquel ils avaient fini leur vie, qui fut érigé sur une haute colonne de marbre, et honoré d’une infinité d’excellents épitaphes. Et est encore pour le jourd’hui en essence, de sorte qu’entre toutes les plus rares excellences qui se retrouvent en la cité de Vérone, il ne se vit rien de plus célèbre que le monument de Roméo et de Juliette. 

                         FIN DE LA TROISIÈ[ME] HIST[OIRE]

179. The two lovers are place into the same tomb on a stately marble pillar adorned with many epitaphs.      

[DP:110] [BAN:158] [BAN:160] [PAI:179] [BR:227] [R&J-Q1:49.d] [R&J-Q1:49.e] [R&J-Q2:49.d] [R&J-Q2:49.e]

                              AU SEIGNEUR DE LAU-

                                       nay breton françois                              

                         de Belleforest Commingeois.                                                    

                                                     sonnet.  

 

Celui qui sanglamment a chanté les erreurs

   Des humains, et a fait tristes les plus joyeux,

   Et qui des bien vivants a humectés les yeux

   De ris, d’ennui, de deuil, en liesse, et frayeurs.

Celui, qui de l’amour exprime les fureurs

   Sous le nom des Amants fortunés-malheureux,

   S’en vient plus hardiment, sanglant et furieux,

   De ces Amants chanter les mortelles horreurs.

Et quoi que des saints vers des Grecs, Latins on die,

   Et qu’on loue, sans prix, d’eux tous la Tragédie

   La prose de Launay nonobstant les surmonte.

Car épandant le sang, privant de l’âme les corps,

   Il accorde si bien des nombres les discords,

   Que sa prose tragique, aux vers tragiq’ fait honte.

Dedication.