SENS

Shakespeare’s Narrative Sources: Italian Novellas and Their European Dissemination

Boaistuau - Modernised edition

 

                                           HISTOIRES

                                          TRAGIQUES

                                      EXTRAITES DES

                                               œuvres italiennes de

                        Bandel, et mises en notre langue

                        Française, par Pierre Boaistuau sur-

                        nommé Launay, natif de Bretagne.

 

                        Dédiées à Monseigneur Mathieu de

                             Mauny, Abbé des Noyers.

 

                                          A PARIS,

            Pour Vincent Sertenas tenant sa boutique au Palais, en

              la galerie par où on va à la Chancellerie, et à la rue

            Neuve-Notre-Dame, à l’enseigne S. Jean l’Evangéliste.

                                             1559.

                                    Avec Privilège.

Frontispiece.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

10

 

 

 

 

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                             EXTRAIT DU PRIVILE-

                                               ge du roi.

 

Par grâce et privilège du Roi, est permis à Vincent Sertenas

Libraire en l’Université de Paris, d’imprimer ou faire imprimer,

 vendre et distribuer un livre intitulé, Histoires Tragiques,

extraites des œuvres Italiennes de Bandel, et mises en notre

langue Française par Pierre Boaistuau surnommé Launay, natif

 de Bretagne. Et fait ledit Seigneur défenses à tous Libraires et

 Imprimeurs, de non imprimer ou faire imprimer, vendre ne

 distribuer en ses pays, terres et seigneuries, autres que ceux

 qu’aura imprimés ou fait imprimer ledit suppliant sur peine de

 confiscation desdits livres, et des dépens, dommages et intérêts

 audit suppliant, jusques au temps et terme de six ans, à

 compter du jour et date qu’ils seront achevés d’imprimer, ainsi

 qu’il est contenu ès lettres patentes dudit seigneur, données à

 Paris le xvij. jour de Janvier. L’an 1558. Signé Hurault, e

 scellées en simple queue de cire jaune.

 

Extrait du privilège du

Roi.

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

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20

 

 

 

 

25

 

 

 

 

                                  AVERTISSEMENT

                                                  au lecteur.

 

Bénin Lecteur, afin que je reconnaisse par qui j’ai profité, et que

tu resentes de ta part, à qui tu es tenu du plaisir ou

 contentement, lequel tu pourras recevoir de cet œuvre, je t’ai

bien voulu avertir, que le seigneur de Belleforest, gentilhomme

 Commingeois, m’a tant soulagé en cette traduction, qu’à peine

 fût-elle sortie en lumière, sans son secours, combien que je ne

 sois redevable à aucun de la diction, de laquelle je suis le seul

 auteur. Si est-ce que pour tirer le sens des histoires Italiennes il

 m’a tellement soulagé, que nous serions ingrats et toi et moi, si

 nous ne lui en savions gré. Mais d’autant que j’espère, qu’il te

 fera voir le second Tome bientôt en lumière, traduit de sa main,

je me déporterai de faire plus long discours de ses louanges

lesquelles (pour ses mérites) je désirerais être aussi bien publiées

partout, comme elles me sont connues, et à tous ceux qui le

 fréquentent. Te priant au reste, ne trouver mauvais, si je ne me

suis assujetti au style de Bandel: car sa phrase m’a semblé tant

 rude, ses termes impropres, ses propos tant mal liés, et ses

 sentences tant maigres, que j’ai eu plus cher la refondre tout d

neuf, et la remettre en nouvelle forme, que me rendre si

 superstitieux imitateur, n’ayant seulement pris de lui que le

 sujet de l’histoire, comme tu pourras aisément découvrir, si tu

es curieux de conférer mon style avec le sien. Au reste j’ai intitulé

ce livre de titre Tragique, encore que (peut-être) il se puisse

 trouver quelque histoire, laquelle ne répondra en tout à ce qui

 est requis en la tragédie. Néanmoins, ainsi que j’ai été libre en

 tout le sujet, ainsi ai-je voulu donner l’inscription au livre telle,

 qu’il m’a plu. Te priant faire telle interprétation de mon labeur

 que tu voudras recevoir de moi, tenant ma place.

 

Avertissement au

lecteur.

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

10

 

 

 

 

15

 

 

 

 

20

 

 

 

                 SOMMAIRE DE LA TROISIÈME HISTOIRE

Je m’assure que ceux qui mesurent la grandeur des œuvres de

Dieu, selon la capacité de leur rude entendement, n’ajouteront

pas légèrement foi à cette histoire, tant pour la variété des

accidents étranges qui y sont décrits, que pour la nouveauté

d’une si rare et parfaite amitié. Si est-ce que je puis acertener

une fois pour toutes que je n’insérerai aucune histoire

fabuleuse en tout cet œuvre, de laquelle je ne fasse foi par

annales et chroniques, ou par commune approbation de ceux

qui l’ont vu, ou par autorités de quelque fameux historiographe,

Italien ou Latin. Ceux qui ont lu en Pline, Valère, Plutarque et

plusieurs autres qui anciennement il s’est retrouvé grand

nombre d’hommes et de femmes qui sont morts par une trop

excessive joie, ne feront doute qu’on ne puisse mourir par les

furieuses flammes du trop ardent amour, lequel s’il s’empare

une fois de quelque généreux sujet et qu’il ne trouve forte

résistance qui lui serve de rempart pour empêcher la violence

de son cours, il mine et consomme si bien peu à peu les vertus

et facultés naturelles, que l’esprit succombant au faix quitte la

place à la vie. Ce qui est vérifié par la piteuse et infortunée

mort de deux amants, lesquels rendirent leurs derniers soupirs

en un même sépulcre à Vérone, auquel reposent encore pour le

jourd’hui leurs os avec grand merveille:  histoire non moins

admirable que véritable.

 

Sommaire.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[DP:Frame]

[BAN:Dedication]

[PAI:Argument]

[BR: Argument]

[R&J-Q1:Chorus1]

[R&J-Q2:Chorus 1]

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

10

 

 

 

                                HISTOIRE TROISIÈME,

                    De deux amants, dont l’un mourut de ve-

                              nin, l’autre de tristesse.

Si l’affection particulière qu’à bon droit chacun porte au lieu de

sa nativité ne vous déçoit, je crois que vous confesserez

avecques moi qu’il y a peu de cités en Italie qui puissent

surmonter Vérone:  tant à cause du fleuve navigable nommé

Adige, qui passe quasi par le milieu de la ville, et au moyen

duquel se fait une grosse trafique en Allemagne, comme en

semblable pour le regard des fertiles montagnes et vallées

délectables qui l’environnent, avec un grand nombre de très

claires et vives fontaines qui servent pour l’aise et commodité

du lieu, sans déduire par le menu plusieurs autres singularités,

quatre ponts, et une infinité d’autres vénérables antiquités qui

se manifestent de jour à autre, à ceux qui sont curieux de les

contempler.

1. Description of

Verona.

 

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:1]

[PAI:1]

[BR:1]

[R&J-Q1:Chorus1]

[R&J-Q2:Chorus 1]

 

 

 

15

 

 

                    Ce que j’ai voulu rechercher un peu de plus loin,

d’autant que l’histoire très véritable que je veux déduire ci-

après en dépend, et en est encore pour le jourd’hui la mémoire

si récente à Vérone qu’à peine en sont essuyés les yeux de ceux

qui ont vu ce piteux spectacle.

2. The narrator

introduces the woeful

story he is about to

tell.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:Frame]

[BAN:2]

[PAI:2]

[BR:2]

 

 

 

 

20

 

 

 

 

25

 

                                                   Du temps que le seigneur de

l’Escale était seigneur de Vérone, il y avait deux familles en la

cité, qui étaient plus renommées que les autres, tant en richesse

qu’en noblesse, l’une desquelles s’appelait les Montesches,

l’autre les Cappellets. Mais ainsi que le plus souvent il y a envie

entre ceux qui sont en pareil degré d’honneur, aussi survint-il

quelque inimitié entr’eux, et combien que l’origine en fût léger

et assez malfondé, si est-ce que par intervalle de temps il

s’enflamma si bien qu’en diverses menées qui se dressèrent

d’une part et d’autre, plusieurs y laissèrent la vie.

3. The old grudge

between the two

families.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:1]

[BAN:3]

[PAI:3]

[BR:4]

[R&J-Q1:Chorus1]

[R&J-Q2:Chorus 1]

 

 

 

 

 

30

 

 

 

 

                                                                                  Le seigneur

Barthélemy de l’Escale (duquel avons jà parlé) étant seigneur de

Vérone, et voyant un tel désordre en sa république s’essaya par

tous moyens de réduire et concilier ces deux ligues, mais tout

en vain, car leur haine était si bien enracinée, qu’elle ne pouvait

être modérée par aucune prudence ou conseil, de sorte qu’il ne

put gagner sur eux autre chose que leur faire laisser les armes

pour un temps, attendant quelque autre saison plus opportune,

où avec plus de loisir il espérait apaiser le reste.

4. The seigneur de

l’Escale’s intervention.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:1]

[BAN:4]

[BR:5]

[R&J-Q1:2.a]

[R&J-Q2:2.a]

 

 

 

35

 

 

 

 

40

 

 

 

 

45

 

 

 

 

                                                                               Cependant que

ces choses étaient en tel état, l’un des Montesches, qui se

nommait Roméo, âgé de vingt à vingt et un an, le plus beau et

mieux accompli gentilhomme qui fût en toute la jeunesse de

Vérone, s’enamoura de quelque damoiselle de Vérone, et en peu

de jours fut tellement épris de ses bonnes grâces, qu’il

abandonna toutes ses autres occupations pour la servir et

honorer. Et après plusieurs lettres, ambassades et présents, il se

délibéra enfin de parler à elle, et de lui faire ouverture de ses

passions, ce qu’il fit sans rien pratiquer, car elle qui n’avait été

nourrie qu’à la vertu lui sut tant bien répondre, et retrancher

ses affections amoureuses qu’il avait occasion pour l’avenir de

n’y plus retourner, et même se montra si austère qu’elle ne lui

fit la grâce d’un seul regard, mais plus le jeune enfant la voyait

rétive, plus s’enflammait, et après avoir continué quelque mois

en telle servitude sans trouver remède à sa passion,

5. Presentation of

Roméo and his love for

a chaste and austere

Veronese girl.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:2]

[DP:3]

[BAN:6]

[BAN:7]

[PAI:5]

[BR:6]

[BR:7]

[R&J-Q1:5.a]

[R&J-Q1:5.b]

[R&J-Q2:5.a]

[R&J-Q2:5.b]

 

 

50

 

 

 

 

55

 

 

 

                                                                                    se délibéra

enfin de s’en aller de Vérone pour expérimenter si en

changeant de lieu il pourrait changer d’affection, et disait en

soi-même:  “Que me sert d’aimer une ingrate, puisqu’elle me

dédaigne ainsi? Je la suis partout, et elle me fuit, je ne puis

vivre si je ne suis auprès d’elle, et elle n’a contentement aucun,

sinon quand elle est absente de moi. Je me veux donc pour

l’avenir étranger de sa présence, car peut-être que ne la voyant

plus, ce mien feu qui prend viande et aliment de ses beaux yeux

s’amortira peu à peu”.

6. Roméo decides to

leave Verona.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:8]

[PAI:6]

[BR:8]

 

 

 

60

 

 

 

 

65

                                    Mais pensant exécuter ses pensers, en un

instant ils étaient réduits au contraire, de sorte que ne sachant

en quoi se résoudre passait les jours et les nuits en plaintes et

lamentations merveilleuses. Car amour le sollicitait de si près,

et lui avait si bien empreinte la beauté de la damoiselle en

l’intérieur de son cœur, que n’y pouvant plus résister il

succombait au faix, et se fondait peu à peu comme la neige au

soleil,

7. Roméo is torn

between opposite

alternatives, and is

prey of despair.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:9]

[PAI:7]

[BR:9]

[R&J-Q1:5.b]

[R&J-Q2:5.b]

 

 

 

          de quoi émerveillés ses parents et alliés, plaignaient

grandement son désastre,

8. Roméo’s parents

and friends lament his

plight.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:10]

[PAI:8]

[BR:10]

[R&J-Q1:4.c]

[R&J-Q2:4.c]

 

 

 

 

 

70

 

 

 

 

75

 

 

 

 

80

 

 

 

 

85

 

 

 

 

90

 

 

 

 

95

 

                                           mais sur tous les autres un sien

compagnon plus mûr d’âge et de conseil que lui, commença à le

reprendre aigrement. Car l’amitié qu’il lui portait était si grande

qu’il se ressentait de son martyre, et participait à sa passion, qui

fut cause que le voyant quelquefois agité de ses rêveries

amoureuses, il lui dit:  “Roméo, je m’émerveille grandement

comme tu consumes ainsi le meilleur de ton âge à la poursuite

d’une chose de laquelle tu te vois méprisé et banni, sans qu’elle

ait respect ni à ta prodigue dépense, ni à ton honneur, ni à tes

larmes, ni même à ta misérable vie, qui émouve les plus

constants à pitié. Parquoi je te prie par notre ancienne amitié et

par ton propre salut que tu apprennes à l’avenir à être tien, sans

aliéner ta liberté à personne tant ingrate, car à ce que je puis

conjecturer par les choses qui sont passées entre toi et elle, ou

elle est amoureuse de quelque autre, ou bien est en délibération

de n’aimer jamais aucun. Tu es jeune, riche des biens de

fortune, et plus recommandé en beauté que gentilhomme de

cette cité, tu es bien instruit aux lettres, tu es fils unique de ta

maison. Quel crève-cœur à ton pauvre vieillard de père, et à tes

autres parents de te voir ainsi précipité en cet abîme de vices, et

en l’âge où tu dusses leur donner quelque espérance de ta vertu.

Commence doncques désormais à reconnaître l’erreur en

laquelle as vécu jusques ici. Ôte ce voile amoureux qui te bande

les yeux et qui t’empêche de suivre le droit sentier, par lequel

tes ancêtres ont cheminé, ou bien si tu te sens si sujet à ton

vouloir, range ton cœur en autre lieu, et élis quelque maîtresse

qui le mérite, et ne sème désormais tes peines en si mauvaise

terre, que tu n’en reçoives aucun fruit. La saison s’approche

qu’il se fera assemblée de dames par la cité où tu en pourras

regarder quelqu’une de si bon œil qu’elle te fera oublier tes

passions précédentes.”

9. One of his friends

rebukes him. and

adivses him to look at

other girls.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:11]

[PAI:9]

[BR:11]

[R&J-Q1:8]

[R&J-Q1:10]

[R&J-Q2:5.d]

[R&J-Q2:8]

[R&J-Q2:10]

 

 

 

 

 

100

 

 

 

 

                                     Ce jeune enfant ententivement écoute

toutes les raisons persuasives de son ami, commença quelque

peu à modérer cet ardeur, et reconnaître que toutes les

exhortations qu’il lui avait faites ne tendaient qu’à bonne fin, et

dès lors délibéra les mettre en exécution et de se retrouver

indifféremment par toutes les festins et assemblées de la ville

sans avoir aucune des dames non plus affectée que l’autre. Et

continua en cette façon de faire deux ou trois mois, pensant par

ce moyen éteindre les étincelles de ses anciennes flammes.

10. Roméo follows his

friend’s advice and

starts to attend feasts

and parties.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:6] [PAI:10]

[BR:12]

 

105

 

 

 

 

110

 

Advint donc quelques jours après environ la fête de Noël que

l’on commença à faire festins, où les masques selon la coutume

avaient lieu. Et parce qu’Antoine Cappellet était chef de sa

famille et des plus apparents seigneurs de la cité, il fit un festin,

et pour le mieux solenniser, il convia toute la noblesse tant des

hommes que des femmes, en laquelle on put voir aussi la plus

grand part de la jeunesse de Vérone.

11. Antoine

Cappellet’s feast at

Christmas.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:2]

[BAN:5]

[BAN:13]

[PAI:11]

[BR:14]

[R&J-Q1:6.c]

[R&J-Q2:6.c]

 

 

 

 

 

115

 

 

 

 

                                                           La famille des Cappellets

(comme nous avons montré au commencement de cette

histoire) était en disside avec celle des Montesches, qui fut la

cause pour laquelle les Montesches ne se trouvèrent à ce convi,

hors mis ce jeune adolescent Roméo Montesche, lequel vint en

masque après le souper, avec quelques autres jeunes

gentilshommes. Et après qu’ils eurent demeuré quelque espace

de temps la face couverte de leurs masques, ils se

démasquèrent.

12. No Montague is

invited but Roméo

goes masked with

some friends. After a

while they unmask.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:4]

[BAN:13]

[PAI:12]

[BR:15]

[R&J-Q1:13.a]

[R&J-Q1:13.d]

[R&J-Q2:13.a]

[R&J-Q2:13.d]

 

 

120

                        Et Roméo tout honteux se retira en un coin de la

salle,

13. Roméo withraws

into a corner.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:6]

[BAN:14]

[PAI:13]

[BR:16]

120

 

 

        mais pour la clarté des torches qui étaient allumées il fut

incontinent avisé de tous, spécialement des dames, car outre la

naïve beauté, de laquelle nature l’avait doué,

14. Roméo is gazed

upon by the ladies for

his beauty.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:4]

[BAN:15]

[PAI:14]

[BR:17]

 

 

 

125

 

 

                                                                              encore

s’émerveillaient-elles davantage de son assurance, et comme il

avait osé entrer avec telle privauté en la maison de ceux qui

avaient peu d’occasion de lui vouloir bien. Toutefois les

Cappellets dissimulant leur haine, ou bien pour la révérence de

la compagnie, ou pour le respect de son âge, ne lui méfirent, ni

d’effet ni de paroles.

15. He is also gazed

upon for his boldness,

but no one dares to

challenge him.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:4]

[BAN:15]

[PAI:15]

[BR:18]

[R&J-Q1:15.d]

[R&J-Q2:15.d]

 

 

 

130

 

 

 

 

135

 

                                  Au moyen de quoi avec toute liberté il

pouvait contempler les dames à son aise, ce qu’il sut si bien

faire, et de si bonne grâce qu’il n’y avait celle qui ne reçût

quelque plaisir de sa présence. Et après avoir assis un jugement

particulier sur l’excellence de chacune, selon que l’affection le

conduisait, il avisa une fille entre autres d’une extrême beauté,

laquelle encore qu’il ne l’eût jamais vue, elle lui plut sur toutes

et lui donnait en son cœur le premier lieu en toute perfection

de beauté.

16. Roméo notices a

girl and falls in love at

first sight.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:16]

[PAI:16]

[BR:19]

[R&J-Q1:15.c]

[R&J-Q2:15.c]

 

 

 

 

 

140

 

                 Et la festoyant incessamment par piteux regards,

l’amour qu’il portait à sa première damoiselle demeura vaincu

par ce nouveau feu, lequel prit tel accroissement et vigueur

qu’il ne se put onques éteindre que par la seule mort, comme

vous pourrez entendre par l’un des plus étranges discours que

l’homme mortel saurait imaginer.

17. Roméo forgets

about his prevoious

love. The narrator

comments on his

sudden change and

prefigures the tragic

ending.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:11]

[PAI:17]

[BAN:17]

[BR:20]

 

 

 

 

145

 

 

 

 

                                                       Le jeune Roméo doncques se

sentant agité de cette nouvelle tempête, ne savait quelle

contenance tenir, ains était tant surpris et altéré de ses

dernières flammes qu’il méconnaissait presque soi-même, de

sorte qu’il n’avait la hardiesse de s’enquérir qui elle était, et

n’était intentif seulement qu’à repaître ses yeux de la vue

d’icelle, par lesquels il humait le doux venin amoureux, duquel

il fut enfin si bien empoisonné, qu’il fina ses jours par une

cruelle mort.

18. Roméo feels as in a

tempest tossed and

does not dare ask the

girl her name. The

narrator comments on

the tragic empoisoning

of Roméo with love.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:17]

[PAI:18]

[BR:21]

 

150

 

                     Celle pour qui Roméo souffrait une si étrange

passion, s’appelait Juliette, et était fille de Cappellets maître de

la maison où se faisait cette assemblée,

19. The narrator

reveals that the girl’s

name is Juliette.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:18]

[PAI:19]

 

 

 

 

 

 

155

 

 

 

 

160

                                                                laquelle ainsi que ses

yeux ondoient çà et là, aperçut de fortune Roméo, lequel lui

sembla le plus beau gentilhomme qu’elle eût oncques vu à son

gré. Et amour adonc qui était en embûche, lequel n’avait point

encore assailli le tendre cœur de cette jeune damoiselle, la

toucha si au vif que quelque résistance qu’elle sût faire n’eut

pouvoir de se garantir de ses forces, et dès lors commença à

contemner toutes les pompes de la fête, et ne sentait plaisir en

son cœur sinon lorsque par emblée elle avait jeté ou reçu

quelque trait d’œil de Roméo.

20. Juliette sees Roméo

and forgets about the

feast.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:5]

[BAN:18]

[PAI:20]

[BR:22]

160

 

 

 

 

                                                 Et après avoir contenté leurs

cœurs passionnés par une infinité d’amoureux regards, lesquels

se rencontrant le plus souvent et se mêlant, ensemble leurs

rayons ardents donnaient suffisant témoignage de quelque

commencement d’amitié.

21. The two youths

gaze at each other and

become aware of

mutual love.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:19]

[PAI:21]

[BR:23]

 

165

 

 

 

 

170

 

                                          Amour ayant fait cette brèche au

cœur de ces amants, ainsi qu’ils cherchaient tous deux les

moyens de parler ensemble, fortune leur en apprêta une

prompte occasion, car quelque seigneur de la troupe prit

Juliette par la main pour la faire danser au bal de la torche,

duquel elle se sut si bien acquitter, et de si bonne grâce, qu’elle

gagna pour ce jour le prix d’honneur entre toutes les filles de

Vérone.

22. Juliette is invited to

dance and is the most

graceful dancer at the

feast.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:22]

[BR:24]

 

 

 

 

175

 

 

              Roméo ayant prévu le lieu où elle se devait retirer, fit

ses approches, et sut si discrètement conduire ses affaires qu’il

eut le moyen à son retour d’être auprès d’elle. Juliette le bal fini

retourna au même lieu duquel elle était partie auparavant, et

demeura assise entre Roméo, et un autre appelé Marcucio,

courtisan fort aimé de tous, lequel à cause de ses facéties et

gentillesses était bien reçu en toutes compagnies.

23. Roméo takes a seat

next to hers and when

Juliet returns from the

dance she sist between

him and Marcucio.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:23]

[BR:25]

 

 

 

180

 

                                                                                 Marcucio

hardi entre les vierges, comme un lion entre les agneaux saisit

incontinent la main de Juliette, lequel avait une coutume tant

l’hiver que l’été d’avoir toujours les mains froides comme un

glaçon de montagne, même étant auprès du feu.

24. Juliette’s right

hand is seized by

Marcucio’s cold hand.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:9]

[BAN:22]

[PAI:24]

[BR:26]

 

 

 

 

 

185

 

                                                                               Roméo lequel

était au côté senestre de Juliette, voyant que Marcucio la tenait

par la main dextre afin de ne faillir à son devoir, prit l’autre

main de Juliette, et la lui serrant un peu, se sentit tellement

pressé de cette nouvelle faveur qu’il demeura court sans

pouvoir répondre,

25. Juliet’s left hand is

seized by Romeus.

Emotion prevents him

from talking to her.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:9]

[BAN:22]

[PAI:25]

[BR:27]

[R&J-Q1:15.e]

[R&J-Q2:15.e]

 

 

 

 

 

190

 

 

 

 

195

 

 

 

 

200

 

 

 

 

205

 

 

 

 

210

 

 

 

                              mais elle qui aperçut par sa mutation de

couleur que le défaut procédait d’une trop véhémente amour

désirant de l’ouïr parler, se tourna vers lui, et la voix tremblante

avec une honte virginale entremêlée d’une pudicité, lui dit:

“Benoîte soit l’heure de votre venue à mon côté”, puis pensant

achever le reste, amour lui serra tellement la bouche qu’elle ne

put achever son propos. À quoi le jeune enfant tout transporté

d’aise et de contentement en soupirant lui demanda quelle était

la cause de cette fortunée bénédiction. Juliette un peu plus

assurée avec un regard de pitié lui dit en souriant:  “Mon

gentilhomme ne soyez point émerveillé si je bénis votre venue,

d’autant que le seigneur Marcucio longtemps avec sa main

gelée m’a toute glacé la mienne, et vous de votre grâce la

m’avez échauffée.” À quoi soudain répliqua Roméo:  “Madame,

si le ciel m’a été tant favorable que je vous aie fait quelque

service agréable, pour m’être trouvé casuellement en ce lieu, je

l’estime bien employé, ne souhaitant autre plus grand bien pour

le comble de tous les contentements que je prétends en ce

monde, que de vous servir, obéir et honorer partout où ma vie

se pourra étendre, comme l’expérience vous en fera plus entière

preuve, lorsqu’il vous plaira en faire essai. Mais au reste si vous

avez reçu quelque chaleur par l’atouchement de ma main, bien

vous puis-je assurer que les flammes sont mortes au regard des

vives étincelles et du violent feu qui sort de vos beaux yeux,

lequel a si bien enflammé toutes les plus sensibles parties de

moi, que si je ne suis secouru par la faveur de vos divines

grâces, je n’attends que l’heure d’être du tout consommé et mis

en cendre.”

26. Juliette sees Roméo

blush and starts

talking. Roméo

declares his love.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:10]

[BAN:22]

[PAI:26]

[BR:28]

[R&J-Q1:15.e]

[R&J-Q2:15.e]

 

 

 

215

 

 

 

 

220

 

 

 

                   À peine eut-il achevé ses dernières paroles que le

jeu de la torche prit fin, dont Juliette qui toute brûlait d’amour,

lui serrant la main étroitement, n’eut loisir de lui faire autre

réponse que de lui dire tout bas:  “Mon cher ami, je ne sais quel

autre plus assuré témoignage vous voulez de mon amitié, sinon

que je vous puis acertener que vous n’êtes point plus à vous-

même que je suis vôtre, étant prête et disposée de vous obéir en

tout ce que l’honneur pourra souffrir, vous suppliant de vous

contenter de ce, pour le présent, attendant quelque autre saison

plus opportune où nous pourrons communiquer plus privément

de nos affaires.”

27. Juliette avows her

love and acknolwedges

his. She invites him to

talk again privately.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:22]

[PAI:27]

[BR:29]

[R&J-Q1:15.e]

[R&J-Q2:15.e]

 

 

 

225

 

 

 

 

230

                           Roméo se sentant pressé de partir avec la

compagnie, sans savoir par quel moyen il pourrait revoir

quelque autre fois celle qui le faisait vivre et mourir, s’avisa de

demander à quelque sien ami qui elle était, lequel lui fit réponse

qu’elle était fille de Cappellet maître de la maison où avait fait

ce jour le festin, lequel indigné outre mesure de quoi la fortune

l’avait adressé en lieu si périlleux, jugeait en soi-même qu’il

était presque impossible de mettre fin à son entreprise.

28. Roméo asks his

friends who the girls is

and when he is told he

despairs.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:23]

[PAI:28]

[BR:31]

[R&J-Q1:15.f]

[R&J-Q2:15.f]

 

230

 

 

 

 

235

 

 

 

 

240

 

 

 

 

245

 

 

 

 

250

 

 

 

 

255

 

 

 

 

                                                                                         Juliette

convoiteuse d’autre côté de savoir qui était le jouvenceau qui

l’avait tant humainement caressée le soir, et duquel elle sentait

la nouvelle plaie en son cœur, appela une vieille dame

d’honneur, qui l’avait nourrie et élevée de son lait, à laquelle

elle dit, étant appuyée:  “Mère qui sont ces deux jouvenceaux

qui sortent les premiers avec deux torches devant?” à laquelle la

vieille répondit, selon le nom des maisons dont ils étaient issus.

Puis elle l’interrogea derechef:  “Qui est ce jeune qui tient un

masque en sa main, et est vêtu d’un manteau de damas?” “C’est,

dit-elle, Roméo Montesche, fils du capital ennemi de votre père

et de ses alliés.” Mais la pucelle au seul nom de Montesche

demeura toute confuse, désespérant du tout de pouvoir avoir

pour époux son tant affectionné Roméo, pour les anciennes

inimitiés d’entre les deux familles. Néanmoins elle sut (pour

l’heure) si bien dissimuler son ennui et mécontentement, que la

vieille ne le put comprendre, ains lui persuada de se retirer en

sa chambre pour se coucher, à quoi elle obéit, mais étant au lit,

et cuidant prendre son accoutumé repos, un grand tourbillon de

divers pensements, commencèrent à l’environner et traiter de

telle sorte, qu’elle ne sut oncques clore les yeux, mais se

tournant çà et là, fantastiquait diverses choses en son esprit,

faisant ores état de retrancher du tout cette pratique

amoureuse, ores de la continuer. Ainsi était la pucelle agitée de

deux contraires, desquels l’un lui donnait adresse de poursuivre

sa délibération, l’autre lui proposait le péril éminent auquel

indiscrètement elle se précipitait. Et après avoir longuement

vagué en ce labyrinthe amoureux, ne savait enfin en quoi se

résoudre, mais elle pleurait incessamment, et s’accusait soi-

même, disant:

29. Juliette discovers

Roméo’s and desparis.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:24]

[PAI:29]

[BR:32]

[R&J-Q1:15.h]

[R&J-Q2:15.h]

 

 

260

 

 

 

 

265

 

                         “Ah! chétive et misérable créature, dont

procèdent ces inaccoutumées traverses que je sens en mon âme,

qui me font perdre le repos? Mais infortunée que je suis, que

sais-je si ce jouvenceau m’aime comme il dit? peut-être que

sous le voile de ses paroles emmiellées il me veut ravir

l’honneur pour se venger de mes parents, qui ont offensé les

siens, et par ce moyen me rendre avec mon éternelle infamie la

fable du peuple de Vérone.”

30. Juliette is worried

that Romeo might

want to dishonour her.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:12]

[BAN:25]

[PAI:30]

[BR:33]

[R&J-Q1:15.h]

[R&J-Q2:15.h]

 

 

 

 

 

270

 

 

 

 

275

 

                                              Puis soudain après elle condamnait

ce qu’elle soupçonnait au commencement, disant: “Serait-il bien

possible que sous une telle beauté et accomplie douceur,

déloyauté et trahison eussent mis leur siège? S’il est ainsi que la

face est la loyale messagère des conceptions de l’esprit, je me

puis assurer qu’il m’aime. Car j’ai expérimenté tant de

mutations de couleur en lui, lorsqu’il parlait à moi, et l’ai vu

tant transporté et hors de soi, que je ne dois souhaiter autre

plus certain augure de son amitié, en laquelle je veux persister,

immuable jusques au dernier soupir de ma vie, moyennant qu’il

m’épouse.

31. Juliette soon

changes her mind as

Roméo’s beauty can

only reflect moral

integrity.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:12]

[BAN:26]

[PAI:31]

[BR:34]

 

 

 

 

 

                 Car (peut-être) que cette nouvelle alliance

engendrera une perpétuelle paix et amitié entre sa famille et la

mienne.”

32. Juliet thinks that

their marriage might

appease the feud.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:12]

[BAN:27]

[PAI:32]

[BR:35]

 

 

 

280

 

 

 

 

285

 

 

 

              Arrêté doncques en cette délibération toutes les fois

qu’elle avisait Roméo, passer devant sa porte, elle se présentait

avec un visage joyeux, et le conduisait du clin de l’œil, tant

qu’elle l’eût perdu de vue. Et après avoir continué en cette

façon de faire, par plusieurs jours, Roméo ne se pouvant

contenter du regard, contemplait tous les jours l’assiette de la

maison, et un jour entre autres il avisa Juliette à la fenêtre de sa

chambre, qui répondait à une rue fort étroite, vis-à-vis de

laquelle y avait un jardin, qui fut cause que Roméo (craignant

que leurs amours fussent manifestées) commença dès lors à ne

passer plus le jour devant sa porte,

33. Juliette sees Roméo

pass under her

window several times.

He eventually finds a

way to enter her

garden at night.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:28]

[DP:14]

[PAI:33]

[BR:37]

[BR:39]

[BR:40]

 

 

 

290

 

 

 

 

                                                          mais si tôt que la nuit avec

son brun manteau avait couvert la terre, il se pourmenait lui

seul avec ses armes en cette petite ruelle. Et après y avoir été

plusieurs fois à faute, Juliette impatiente en son mal, se mit un

soir à sa fenêtre, et aperçut aisément par la splendeur de la

Lune son Roméo, joignant sa fenêtre non moins attendu

qu’attendant,

34. One night Roméo

walks past Juliet’s

window and she sees

him in the moonlight.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:15]

[BAN:29]

[PAI:34]

[BR:43]

 

 

 

295

 

 

 

 

300

 

 

 

 

305

 

 

 

 

310

 

                      lors elle lui dit tout bas la larme à l’œil, avec une

voix interrompue de soupirs:  “Seigneur Roméo, vous me

semblez par trop prodigue de votre vie, l’exposant à telle heure

à la merci de ceux qui ont si peu d’occasion de vous vouloir

bien, lesquels outre s’ils vous y avaient surpris vous mettraient

en pièces, mon honneur que j’ai plus cher que ma vie, en serait

à jamais intéressé.” “Madame, répondit Roméo, ma vie est en la

main de Dieu, de laquelle lui seul peut disposer. Si est-ce que si

quelqu’un voulait faire effort de la m’ôter je lui ferais connaître

en votre présence comme je la sais défendre, ne m’étant point

toutefois si chère, ni en telle recommendation, que je ne la

voulusse sacrifier pour vous à un besoin. Et quand bien mon

désastre serait si grand que j’en fusse privé en ce lieu je

n’aurais point d’occasion d’y avoir regret, sinon que la perdant

je perdrais le moyen de vous faire connaître le bien que je vous

veux, et la servitude que j’ai à vous, ne désirant la conserver

pour aise que j’y sente, ni pour autre regard fors que pour vous

aimer, servir et honorer, jusques au dernier soupir d’icelle”.

35. Juliette worries

about Roméo’s safety.

He swears that he will

be her servant.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:30]

[DP:15]

[PAI:35]

[BR:46]

[R&J-Q1:17.d]

[R&J-Q2:17.d]

 

 

 

 

 

 

 

315

 

 

 

 

320

 

 

 

 

325

 

 

 

 

330

 

 

 

 

335

 

Soudain qu’eut donné fin à son propos, lors amour et pitié

commencèrent à s’emparer du cœur de Juliette, et tenant sa tête

appuyée sur une main, ayant sa face toute baignée de larmes,

répliqua à Roméo:  “Seigneur Roméo, je vous prie ne me

ramentevoir plus ces choses. Car la seule appréhension que j’ai

d’un tel inconvénient me fait balancer entre la mort et la vie,

étant mon cœur si uni au vôtre, que vous ne sauriez recevoir le

moindre ennui de ce monde auquel je ne participe comme vous-

même, vous priant au reste, que si vous désirez votre salut et le

mien, que vous m’exposez en peu de paroles quelle est votre

délibération pour l’avenir. Car si vous prétendez autre privauté

de moi que l’honneur ne le commande, vous vivez en très grand

erreur. Mais si votre volonté est sainte, et que l’amitié laquelle

vous dites me porter, soit fondée sur la vertu, et qu’elle se

consomme par mariage, me recevant pour votre femme, et

légitime épouse, vous aurez telle part en moi, que sans avoir

égard à l’obéissance et révérence, que je dois à mes parents, ni

aux anciennes inimitiés de votre famille et de la mienne, je vous

ferai maître et seigneur perpétuel de moi, et de tout ce que je

possède, étant prête et appareillée de vous suivre partout où

vous me commanderez. Mais si votre intention est autre, et que

vous pensez recueillir le fruit de ma virginité, sous le prétexte

de quelque lascive amitié, vous êtes bien trompé, vous priant

vous en déporter, et me laisser désormais vivre en repos avec

mes semblables.”

36. Juliet tells him that

they either get married

or he should go away.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:17]

[BAN:31]

[PAI:36]

[BR:47]

[R&J-Q1:17.i]

[R&J-Q2:17.i]

 

 

 

 

 

340

 

 

 

 

345

 

 

 

                           Roméo qui n’aspirait à autre chose, joignant

les mains au ciel, avec un aise et contentement incroyable, lui

répondit:  “Madame, puisqu’il vous plaît me faire l’honneur de

m’accepter pour tel, je l’accorde, et m’y consens, du meilleur

endroit de mon cœur, lequel vous demourra pour gage, et

assuré témoin de mon dire, jusques à ce que Dieu m’ait fait la

grâce de le vous montrer par effet. Et afin que je donne

commencement à mon entreprise, je m’en irai demain au

conseil à frère Laurent, lequel, outre qu’il est mon père

spirituel, a de coutume de me donner instruction en tous mes

autres affaires privés. Et ne faudrai (s’il vous plaît) à me

retrouver en ce lieu, à la même heure, afin de vous faire

entendre ce que j’aurai moyenné avecques lui”

37. Roméo promises

that he will talk to

frère Laurent and they

part.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:37]

[BR:48]

[R&J-Q1:17.j]

[R&J-Q2:17.j]

[R&J-Q2:17.k]

 

 

 

350

                                                                               ce qu’elle

accorda volontiers, et se finèrent leurs propos, sans que Roméo

reçût, pour ce soir, autre faveur d’elle que de parole.

38. Roméo finds no

other satisfaction than

pleasant words.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:17]

[BAN:31]

[PAI:38]

[BR:49]

[R&J-Q2:17.g]

 

350

 

 

 

 

355

 

 

 

 

360

 

 

 

 

365

 

 

 

                                                                                     Ce frère

Laurent, duquel il sera fait plus ample mention ci-après, était

un ancien Docteur en Théologie, de l’ordre des frères Mineurs,

lequel outre l’heureuse profession qu’il avait fait aux saintes

lettres, était merveilleusement bien versé en Philosophie, et

grand scrutateur des secrets de nature, même renommé d’avoir

intelligence de la Magie, et des autres sciences cachées et

occultes, ce qui ne diminuait en rien sa réputation, car il n’en

abusait point. Et avait ce frère, par sa prud’homie et bonté, si

bien gagné le cœur des citoyens de Vérone, qu’il les oyait

presque tous en confession, et n’y avait celui depuis les petits

jusques aux grands, qui ne le révérât et aimât, et même le plus

souvent par sa grande prudence, était quelquefois appelé aux

plus étroits affaires des seigneurs de la ville. Et entre autres il

était grandement favorisé du seigneur de l’Escale seigneur de

Vérone, et de toute la famille des Montesches, et des Cappellets,

et de plusieurs autres. Le jeune Roméo (comme avons jà dit) dès

son jeune âge avait toujours eu je ne sais quelle particulière

amitié avecques frère Laurent, et lui communiquait ses secrets.

39. The narrator

describes frère Laurent

as a beloved friar and

Roméo’s own spiritual

father.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:20]

[BAN:33]

[PAI:39]

[BR:50]

[R&J-Q1:18.a]

[R&J-Q2:18.a]

 

 

370

 

 

 

Au moyen de quoi partant d’avec Juliette s’en va tout droit à

saint François, où il raconta par ordre tout le succès de ses

amours au beau père, et la conclusion du mariage prise entre lui

et Juliette, ajoutant pour la fin, qu’il élirait plutôt une honteuse

mort, que de lui faillir de promesse,

40. Roméo goes to

frère Laurent and asks

him to marry him to

Juliette.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:21]

[BAN:34]

[PAI:40]

[BR:51]

[R&J-Q1:18.c]

[R&J-Q2:18.c]

 

 

 

375

 

                                                         , auquel le bon homme après

lui avoir fait plusieurs remontrances, et proposé tous les

inconvénients de ce mariage clandestin, l’exhorta d’y penser

plus à loisir.

41. The friar tries to

dissuade him.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:41]

[BR:52]

[R&J-Q1:18.d]

[R&J-Q2:18.d]

 

 

 

 

 

380

 

                     Toutefois il ne lui fut possible de le réduire,

parquoi vaincu de sa pertinacité, et aussi projetant en lui-même

que ce mariage serait (peut-être) moyen de réconcilier ces deux

lignées, lui accorda enfin sa requête, avec la charge qu’il aurait

un jour de délai, pour excogiter le moyen de pourvoir à leur

fait.

42. He eventually

consents as he thinks

that the marriage may

help assuage the feud.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:22]

[BAN:35]

[PAI:42]

[BR:54]

[R&J-Q1:18.e]

[R&J-Q2:18.e]

 

 

 

 

 

385

 

 

 

 

390

       Mais si Roméo était soigneux de son côté de donner ordre à

ses affaires, Juliette semblablement faisait bien son devoir du

sien. Car voyant qu’elle n’avait personne autour d’elle, à qui

elle pût faire ouverture de ses passions, s’avisa de

communiquer le tout à sa nourrice qui couchait en sa chambre,

et lui servait de femme d’honneur, à laquelle elle commit

entièrement tout le secret des amours de Roméo et d’elle. Et

quelque résistance que la vieille fît au commencement de s’y

accorder elle la sut enfin si bien persuader et la gagner, qu’elle

lui promit de lui obéir en ce qu’elle pourrait,

43. Juliette discloses

her secret love to the

nurse, who eventually

promises to help her.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:37]

[PAI:43]

[BR:58]

 

390

 

 

 

                                                                         et dès lors la

dépêcha pour aller en diligence parler à Roméo, et savoir de lui

par quel moyen ils pourraient épouser et qu’il lui fît entendre

ce qu’il avait été déterminé entre frère Laurent et lui.

44. The nurse goes to

Roméo to enquire

about how to proceed.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:37]

[PAI:44]

[BR:59]

[R&J-Q1:19.e]

[R&J-Q2:19.e]

 

 

 

395

 

 

 

 

400

 

                                                                                        À laquelle

Roméo fit réponse comme le premier jour qu’il avait informé

frère Laurent de son affaire, il avait différé jusques au jour

subséquent qui était ce même jour, et qu’à peine y avait-il une

heure qu’il en était retourné pour la seconde fois. Et que frère

Laurent et lui avaient avisé que le samedi suivant elle

demanderait congé à sa mère d’aller à confesse, et se trouverait

en l’église de saint François en certaine chapelle, en laquelle

secrètement les épouserait, et qu’elle ne faillît à se trouver,

45. Roméo instructs

the Nurse to

accompany Juliette to

shrine the following

Saturday.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:42]

[PAI:45]

[BR:59]

[BR:64]

[R&J-Q1:19.e]

[R&J-Q2:19.e]

 

 

 

 

 

405

 

 

                                                                                                 ce

qu’elle sut si bien conduire, et avec telle discrétion, que sa mère

lui accorda sa requête, et accompagnée seulement de la bonne

vieille, et d’une jeune damoiselle, se trouva au jour déterminé.

Et si tôt qu’elle fut entrée en l’église, elle fit appeler le bon

docteur frère Laurent, à laquelle on fit réponse, qu’il était au

confessionnaire, et qu’on l’allait avertir de sa venue.

46. Juliette is allowed

by her mother to go to

confession and is

escorted to church by

the nurse and another

woman.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:23]

[BAN:46]

[PAI:46]

[BR:65]

 

 

 

 

410

 

 

 

 

                                                                                       Si tôt que

frère Laurent fut averti de la venue de Juliette, il entra au grand

corps de l’église, et dit à la bonne vieille et à la jeune

damoiselle, qu’elles allassent ouïr messe, et qu’il les ferait

appeler mais que il eût fait avecques Juliette. Laquelle entrée en

la cellule avecques frère Laurent, ferma la porte sur eux, comme

il avait de coutume, même qu’il y avait près d’une heure que

Roméo et lui étaient ensemble enfermés.

47. The friar tells the

two women to wait

behind and goes with

Juliette to the

confessional, where

they find Roméo.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:24]

[BAN:48]

[PAI:47]

[BR:66]

[R&J-Q1:21.a]

[R&J-Q2:21.a]

 

 

415

 

 

 

 

420

 

 

 

 

425

 

 

                                                                    Auxquels frère

Laurent, après les avoir ouïs en confession, dit à Juliette: “Ma

fille, selon que Roméo (que voici présent) m’a récité, vous êtes

accordée avecques lui, de le prendre pour mari, et lui

semblablement vous pour son épouse, persistez-vous encore

maintenant en ces propos?” Les amants répondirent qu’ils ne

souhaitaient autre chose. Et voyant leurs volontés conformes,

après avoir raisonné quelque peu à la recommendation de la

dignité de mariage, il prononça les paroles desquelles on use,

selon l’ordonnance de l’église, aux épousailles. Et elle ayant

reçu l’anneau de Roméo, se levèrent de devant lui, lequel leur

dit:  “Si avez quelque autre chose à conférer ensemble de vos

menus affaires, diligentez-vous, car je veux faire sortir Roméo

d’ici, au desceu des autres.”

48. The friar confesses

them and celebrates

the secret marriage.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:25]

[BAN:49]

[PAI:48]

[BR:68]

[R&J-Q1:21.a]

[R&J-Q2:21.a]

 

 

 

 

430

 

                                              Roméo pressé de se retirer, dit

secrètement à Juliette, qu’elle lui envoyât après le dîner la

vieille, et qu’il ferait faire une échelle de cordes, par laquelle (ce

soir même) il monterait en sa chambre par la fenêtre, où plus à

loisir ils aviseraient à leurs affaires.

 

49. Roméo tells Juliet

to send him the old

nurse and he will

climb to Juliette’s

window by way of a

cord ladder.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:25]

[BAN:38]

[PAI:49]

[BR:69]

[R&J-Q1:19.e]

[R&J-Q1:20.c]

[R&J-Q2:19.e]

[R&J-Q2:20.c]

 

 

 

 

 

                                                            Les choses arrêtées entre

eux chacun se retira en sa maison avec un contentement

incroyable, attendant l’heure heureuse de la consommation de

leur mariage.

50. The two lovers

part.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES.

[DP:26]

[PAI:50]

[BR:70]

[R&J-Q1:21.a]

[R&J-Q2:21.a]

 

 

435

 

 

 

 

440

                       Roméo arrivé à sa maison déclara entièrement

tout ce qui était passé entre lui et Juliette à un sien serviteur

nommé Pierre auquel il se fût fié de sa vie, tant il avait

expérimenté sa fidélité, et lui commanda de recouvrer

promptement une échelle de cordes avec deux forts crochets de

fer, attachés aux deux bouts, ce qu’il fit aisément, parce qu’elles

sont fort fréquentes en Italie.

51. Roméo informs his

servant, Pierre, and

orders him to get him

a cord ladder.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:39]

[PAI:51]

[BR:73]

[R&J-Q1:19.e]

[R&J-Q2:19.e]

 

440

 

 

 

 

                                                 Juliette n’oublia au soir sur les

cinq heures, d’envoyer la vieille vers Roméo, lequel ayant

pourvu de ce qui était nécessaire, lui fit bailler ladite échelle, et

la pria d’assurer Juliette, que ce soir même il ne faudrait au

premier somme de se trouver au lieu accoutumé,

52. Juliette sends the

nurse to Roméo in

order to get the ladder.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BR:74]

 

 

445

 

 

 

 

                                                                                mais si cette

journée sembla longue à ses passionnés amants, il en faut croire

ceux qui ont fait autres fois essai de semblables choses, car

chacune minute d’heure leur durait mille ans, de sorte que s’ils

eussent pu commander au ciel, comme Josué fit au soleil, la

terre eût été bientôt couverte de très obscures ténèbres.

53. Narrator’s

comment on lovers’

impatience (Biblical

ref. to Joshua 10).

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:53]

[BR:75]

[R&J-Q1:27.a]

[R&J-Q2:27.a]

 

 

450

 

 

 

 

455

 

 

 

 

                                                                                           L’heure

de l’assignation venue Roméo s’accoutra des plus somptueux

habits qu’il eût, et guidé par la bonne fortune se sentant

approcher du lieu où son cœur prenait vie, se trouva tant

délibéré qu’il franchit agilement la muraille du jardin. Étant

arrivé joignant la fenêtre aperçut Juliette, qui avait jà tendu son

lasson de corde pour le tirer en haut, et avaient si bien agrafé

ladite échelle, que sans aucun péril il entra en la chambre,

laquelle était aussi claire que le jour à cause de trois mortiers de

cire vierge que Juliette avait fait allumer pour mieux

contempler son Roméo.

54. Roméo arrives at

Juliette’s house and

climbs to her chamber.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:51]

[PAI:54]

[BR:76]

 

 

 

 

 

460

 

 

 

 

465

 

 

 

 

470

 

 

 

 

475

 

 

 

 

480

 

 

 

 

485

 

 

 

 

490

                                        Juliette de sa part pour toute parure

seulement de son couvre-chef s’était coiffée de nuit, laquelle

incontinent qu’elle l’aperçut se brancha à son col, et après

l’avoir baisé et rebaisé un million de fois, se cuida pâmer entre

ses bras sans qu’elle eût pouvoir de lui dire un seul mot, ains ne

faisait que soupirer, tenant sa bouche serrée contre celle de

Roméo, laquelle ainsi transie, le regardait d’un œil piteux, qui le

faisait vivre et mourir ensemble. Et après être revenue quelque

peu à soi, elle lui dit, tirant un profond soupir de son cœur: “Ah

Roméo exemplaire de toute vertu et gentillesse, vous soyez le

très bienvenu maintenant en ce lieu, auquel pour votre absence

et pour la crainte de votre personne, j’ai tant jeté de larmes que

la source en est presque épuisée, mais maintenant que je vous

tiens entre mes bras fassent désormais la mort et la fortune

comme ils entendront. Car je me tiens plus que satisfaite de

tous mes ennuis passés, par la seule faveur de votre présence.”

À laquelle Roméo la larme à l’œil, pour ne demeurer muet

répondit:  “Madame, combien que je n’aie jamais reçu tant de

faveur de fortune que vous pouvoir faire sentir par vive

expérience la puissance qu’avez sur moi, et le tourment, que je

recevais à tous les moments du jour à votre occasion, si vous

puis-je bien assurer que le moindre ennui, où je me suis vu

pour votre absence, m’a été mille fois plus pénible, que la mort,

laquelle longtemps a eût tranché le filet de ma vie, sans

l’espérance que j’ai toujours eue en cette heureuse journée,

laquelle me payant maintenant le juste tribut de mes larmes

passées, me rend plus content, que si je commandais à l’univers,

vous suppliant (sans nous amuser à remémorer nos anciennes

misères) que nous avisons pour l’avenir de contenter nos cœurs

passionnés, et à conduire nos affaires avec telle prudence et

discrétion que nos ennemis n’ayant aucun avantage sur nous,

nous laissent continuer nos jours en repos et tranquilité.”

55. Roméo and Juliette

kiss and talk, rejoycing

for their happiness and

remembering their

past sorrows.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:55]

[BR:77]

 

490

 

 

 

 

                                                                                             Et

ainsi que Juliette voulait répondre, la vieille survint qui leur dit:

“Qui a temps à propos et le perd, trop tard le recouvre, mais

puisqu’ainsi est que vous avez tant fait endurer de mal l’un à

l’autre,

56. The Nurse urges

them to stop talking

and waste no more

time.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:56]

[BR:78]

 

495

 

            voilà, dit-elle, un camp que je vous ai dressé”, leur

montrant le lit de camp qu’elle avait appareillé: “prenez vos

armes, et en jouez désormais la vengeance”.

57. The nurse shows

them the bed as the

site of a love-

battlefield.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:57]

[BR:79]

 

 

 

 

500

 

 

                                                                        À quoi ils

s’accordèrent aisément, et lors étant entre les draps en leur

privé, après s’être chéris et festoyés de toutes les plus délicates

caresses dont amour les pût aviser, Roméo rompant les saints

liens de virginité prit possession de la place, laquelle n’avait

encore été assiégée avecques tel heur et contentement, que

peuvent juger ceux qui ont expérimenté semblables délices.

58. Roméo and Juliette

make love for the first

time.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:27]

[BAN:52]

[PAI:58]

[BR:81]

 

 

505

 

 

 

Leur mariage ainsi consommé, Roméo se sentant pressé par

l’importunité du jour, prit congé d’elle, avecques protestation

qu’il ne faudrait de deux jours, l’un à ce retrouver en ce lieu, et

avec le même moyen et à heure semblable, jusques à ce que la

fortune leur eût apprêté sûre occasion de manifester sans

crainte leur mariage à tout le monde.

59. At dawn Roméo

takes leave and

promises to return in

the same way until it

is safe to reveal their

marriage.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:27]

[BAN:52]

[PAI:59]

[BR:82]

[R&J-Q1:30.a]

[R&J-Q2:30.a]

 

 

 

510

 

 

 

 

                                                             Et continuèrent ainsi

quelque mois ou deux leurs aises, avec un contentement

incroyable, jusques à tant que la fortune envieuse de leur

prospérité tourna sa roue pour les faire trébucher en un tel

abîme, qu’ils lui payèrent l’usure de leurs plaisirs passés, par

une très cruelle et très pitoyable mort, comme vous entendrez

ci-après, par le discours qui s’ensuit.

60. They meet for a

few months but then

envious Fortune

changes the happy

course of their love.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:28]

[BAN:53]

[PAI:60]

[BR:84]

[R&J-Q2:30.c]

 

 

515

 

 

 

 

520

 

 

 

 

                                                            Or comme nous avons

déduit ci-devant, les Cappellets et les Montesches n’avaient pu

être si bien réconciliés par le seigneur de Vérone, qu’il ne leur

restât encore quelques étincelles de leurs anciennes inimitiés, et

n’attendaient d’une part et d’autre que quelque légère occasion

pour s’attaquer, ce qu’ils firent. Les fêtes de Pâques (comme les

hommes sanguinaires sont volontiers coutumiers après les

bonnes fêtes commettre les méchantes œuvres) ou pres la porte

de Boursari devers le château vieux de Vérone, une troupe des

Cappellets rencontrèrent quelques-uns des Montesches, et sans

autres paroles commencèrent à chamailler sur eux,         

61. All the while

Capellets and

Montesches have kept

looking for an

occasion to rekindle

the feud and Easter a

new brawl breaks near

the Boursari gate.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:29]

[BAN:55]

[PAI:61]

[BR:85]

[R&J-Q1:22.b]

[R&J-Q2:22.b]

 

 

525

 

 

                                                                                    et avaient

les Cappellets pour chef de leur glorieuse entreprise un nommé

Thibaut, cousin germain de Juliette, jeune homme, dispos, et

bien adroit aux armes,

62. Description of

Tybalt, chief of the

Capulets.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:56]

[PAI:62]

[BR:86]

[R&J-Q1:19.b]

[R&J-Q2:19.b]

 

 

 

 

 

530

 

                                      lequel exhortait ses compagnons de

rabattre si bien l’audace des Montesches ce voyage, qu’il n’en

fût jamais mémoire, et s’augmenta la rumeur de telle sorte par

tous les cantons de Vérone, qu’il y survenait du secours de

toutes parts.

63. Tybalt starts the

quarrel.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:56]

[PAI:63]

[BR:87]

[R&J-Q1:22.b]

[R&J-Q2:22.b]

 

 

 

 

 

535

 

 

 

 

540

 

 

 

 

545

 

 

 

 

550

                     De quoi Roméo averti qui se promenait par la ville

avec quelques siens compagnons, se retrouva promptement en

la place où se faisait ce carnage de ses parents et alliés, et après

avoir avisé qu’il y en avait plusieurs blessés des deux côtés, dit

à ses compagnons:  “Mes amis séparons-les, car ils sont si

acharnés les uns sur les autres, qu’ils se mettront tous en pièces

avant que le jeu départe”, et ce dit, il se précipita au milieu de la

troupe, et ne faisait que parer aux coups, tant des siens que des

autres, leur criant tout haut:  “Mes amis, c’est assez, il est temps

désormais que nos querelles cessent, car outre que Dieu y est

grandement offensé, nous sommes en scandale à tout le monde

et mettons cette république en désordre”, mais ils étaient si

animés les uns contre les autres qu’ils ne donnèrent aucune

audience à Roméo, et n’entendaient qu’à se tuer, démembrer et

déchirer l’un l’autre, et fut la mêlée tant cruelle et furieuse

entre eux, que ceux qui la regardaient  s’épouventaient de les

voir tant souffrir, car la terre était toute couverte de bras, de

jambes, de cuisses et de sang, sans qu’ils donnassent

témoignage aucun de pusillanimité, et se maintinrent ainsi

longuement sans qu’on pût juger qui avait du meilleur.

64. Roméo arrives and

tries to part the

enemies, yet to no

avail.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:30]

[BAN:57]

[PAI:64]

[BR:88]

[R&J-Q1:22.c]

[R&J-Q2:22.c]

 

550

 

 

 

 

555

 

 

 

 

560

 

 

 

 

565

                                                                                           Lorsque

Thibaut cousin de Juliette enflammé d’ire et de courroux se

tournant vers Roméo, lui rua une estocade pensant le traverser

de part en part, mais il fut garanti du coup par le jaques qu’il

portait ordinairement, pour la doute qu’il avait des Cappellets,

auquel Roméo répondit:  “Thibaut tu peux connaître par la

patience que j’ai eue jusques à l’heure présente, que je ne suis

point venu ici pour combattre ou toi et les tiens, mais pour

moyenner la paix entre nous. Et si tu pensais que par défaut de

courage, j’eusse failli à mon devoir, tu ferais grand tort à ma

réputation, mais je te prie de croire qu’il y a quelque autre

particulier respect, qui m’a si bien commandé jusques ici, que je

me suis contenu comme tu vois, duquel je te prie n’abuser, ains

sois content de tant de sang répandu, et de tant de meurtres

commis le passé, sans que tu me contraignes de passer les

bornes de ma volonté”.

65. Thibaut attacks

Roméo who does not

react by invoking a

secret reason that

makes him respect his

adversary.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:58]

[PAI:65]

[BR:89]

[R&J-Q1:22.d]

[R&J-Q2:22.d]

 

 

565

 

 

 

 

570

                                       “Ha traître, dit Thibaut, tu te penses

sauver par le plat de ta langue, mais entends à te défendre, car

je te ferai maintenant sentir qu’elle ne te pourra si bien garantir

ou servir de bouclier que je ne t’ôte la vie”, et ce disant lui rua

un coup de telle furie que sans que l’autre le para, il lui eût ôté

la tête de dessus les épaules,

66. Thibaut does not

listen to Roméo and

hits him again.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:59]

[PAI:66]

[BR:90]

 

570

 

 

 

 

575

 

                                               mais il ne fit que le prêter à celui

qui le lui sut incontinent rendre, car étant non seulement

indigné du coup qu’il avait, mais de l’injure que l’autre lui avait

faite, commença à poursuivre son ennemi d’une telle vivacité,

que au troisième coup d’épée qu’il lui rua, il le renversa mort

par terre d’un coup de pointe qu’il lui avait donné en la gorge,

si qu’il la lui perça de part en part.

67. Roméo gets

incensed and kills

Thibaut.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:31]

  [BAN:60]

[PAI:67]

[BR:91]

[R&J-Q1:24.a]

[R&J-Q2:24.a]

 

 

 

 

 

580

 

                                                          À raison de quoi la mêlée

cessa, car outre que Thibaut était chef de sa compagnie, encore

était-il issu de l’une des plus apparentes maisons de la cité, qui

fut cause que le Potestat fit congréger en diligence des soldats

pour emprisonner Roméo, lequel voyant son désastre s’en va

secrètement vers frère Laurent à saint François,

68. The narrator

mentions Thibaut’s

high-class status.

Soldiers are sent to

apprehend Roméo, and

he flees to St François.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:61]

[PAI:68]

[BR:93]

[R&J-Q1:25.a]

[R&J-Q2:25.a]

 

580

 

 

                                                                               lequel ayant

entendu son fait, le retint en quelque lieu secret du couvent

jusques à ce que la fortune en eût autrement ordonné.

69. Friar Laurent hides

Roméo in a secret

place within his

convent.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:69]

[BR:116]

 

 

585

 

 

                                                                                         Le bruit

divulgué par la cité de l’accident survenu au seigneur Thibaut,

les Cappellets accoutrés de deuil firent porter le corps mort

devant le seigneur de Vérone, tant pour l’émouvoir à pitié que

pour lui demander justice,

70. The Capulets plead

for punishment.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:32]

[BAN:63]

[PAI:70]

[BR:94]

[R&J-Q1:26.a]

[R&J-Q2:26.a]

 

 

 

 

                                             devant lequel se retrouvèrent aussi

les Montesches, remontrant l’innocence de Roméo et

l’agression de l’autre

71. The Montagues

defend Romeus.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:64]

[PAI:71]

[BR:95]

 

 

590

 

 

 

                                    Le conseil assemblé, et les témoins ouïs

d’une part et d’autre, il leur fut fait un étroit commandement

par ledit seigneur de poser les armes. Et quant au délit de

Roméo pource qu’il avait tué l’autre se défendant, il serait banni

à perpétuité de Vérone.

72. Roméo is banished

from town.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:32]

[BAN:65]

[PAI:72]

[BR:97]

[R&J-Q1:26.c]

[R&J-Q2:26.c]

 

 

 

 

595

 

 

 

                                       Et ce commun infortune publié par la

cité, tout était plein de plaintes et murmures. Les uns

lamentaient la mort du seigneur Thibaut, tant pour la dextérité

qu’il avait aux armes que pour l’espérance qu’on avait un jour

de lui, et des grands biens qui lui étaient préparés s’il n’eût été

prévenu par tant cruelle mort,

73. People in town

mourn for Thibaut.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:66]

[PAI:73]

[BR:99]

 

 

 

600

 

 

 

                                                  les autres se doulaient, (et

spécialement les dames) de la ruine du jeune Roméo, lequel

outre une beauté et bonne grâce de laquelle il était enrichi,

encore avait-il, je ne sais quel charme naturel, par les vertus

duquel il attirait si bien les cœurs d’un chacun que tout le

monde lamentait son désastre,

74. People in town

(especially women)

mourn for Roméo’s

misfortune

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES.

[PAI:74]

[BR:100]

 

 

 

605

 

 

 

 

610

                                                   mais sur tous, infortunée

Juliette, laquelle avertie tant de la mort  de son cousin Thibaut

que du bannissement de son mari, faisait retentir l’air par une

infinité de cruelles plaintes et misérables lamentations. Puis se

sentant par trop outragée de son extrême passion, entra en sa

chambre, et vaincue de douleur se jeta sur son lit, où elle

commença à renforcer son deuil par une si étrange façon,

qu’elle eût ému les plus constants à pitié.

75. Juliette despairs for

Roméo’s lot.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:34]

[BAN:66]

[PAI:75]

[BR:101]

[R&J-Q1:27.e]

[R&J-Q2:27.e]

 

 

610

 

 

 

 

615

 

 

 

 

                                                                           Puis comme

transportée regardait çà et là, et avisant de fortune la fenêtre

(par laquelle soulait Roméo entrer en sa chambre) s’écria: “Ô

malheureuse fenêtre, par laquelle furent ourdies les amères

trames de mes premiers malheurs, si par ton moyen j’ai reçu

autrefois quelque léger plaisir, ou contentement transitoire, tu

m’en fais maintenant payer un si rigoureux tribut, que mon

tendre corps ne le pouvant plus supporter, ouvrira désormais la

porte à la vie, afin que l’esprit déchargé de ce mortel fardeau

cherche désormais ailleurs plus assuré repos.

76. Juliette curses the

window which has let

in Romeus and given

her pleasure and

deadly sorrow.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:76]

[BR:102]

 

 

 

 

620

 

 

 

 

625

 

 

 

 

630

 

 

 

 

635

 

 

 

 

640

                                                                           Ah Roméo,

Roméo, quand au commencement j’eus accointance de vous, et

que je prêtais l’oreille à vos fardées promesses confirmées par

tant de jurements, je n’eusse jamais cru qu’au lieu de continuer

notre amitié et d’apaiser les miens, vous eussiez cherché

l’occasion de la rompre par un acte si lâche et vitupérable, que

votre renommée en demeurera à jamais intéressée, et moi

misérable que je suis sans consort et époux. Mais si vous étiez si

affamé du sang des Cappellets, pourquoi avez-vous épargné le

mien, lorsque par tant de fois et en lieu secret m’avez vue

exposée à la merci de vos cruelles mains? La victoire que vous

aviez eue sur moi ne vous semblait-elle assez glorieuse, si pour

la mieux solenniser elle n’était couronnée de sang, du plus cher

de tous mes cousins? Or allez donc désormais ailleurs décevoir

les autres malheureuses comme moi, sans vous trouver en part

où je sois, ne sans qu’aucune de vos excuses puisse trouver lieu

en mon endroit. Et cependant je lamenterai le reste de ma triste

vie avec tant de larmes, que mon corps épuisé de toute

humidité cherchera en bref son réfrigère en terre”. Et ayant mis

fin à ses propos, le cœur lui serra si fort qu’elle ne pouvait ni

pleurer ni parler, et demeura du tout immobile comme si elle

eût été transie,

77. Juliete blames

Roméo for breaking

the truce between

their families and falls

into a sort of trance.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:77]

[BR:103]

[R&J-Q1:27.g]

[R&J-Q2:27.g]

 

640

 

 

 

 

645

 

 

 

 

650

                          puis étant quelque peu revenue avec une voix

faible disait:  “Ah langue meurtrière de l’honneur d’autrui,

comme oses-tu offenser celui auquel ses propres ennemis

donnent louange? comment rejettes-tu le blâme sur Roméo,

duquel chacun approuve l’innocence? où sera désormais son

refuge, puisque celle qui dût être l’unique propugnacle et assuré

rempart de ses malheurs, le poursuit et diffame? Reçois, reçois

doncques Roméo la satisfaction de mon ingratitude par le

sacrifice que je te ferai de ma propre vie, et par ainsi la faute

que j’ai commise contre ta loyauté sera manifestée, toi vengé, et

moi punie”.

78. Juliette blames

herself for being

unloyal to Roméo and

wishes to be dead.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:78]

[BR:104]

[R&J-Q1:27.l]

[R&J-Q2:27.i]

 

650

 

 

                     Et cuidant parler davantage tous les sentiments du

corps lui défaillirent, de sorte qu’il semblait qu’elle donnât les

derniers signes de mort,

79. Juliette faints and

looks as if she were

dead.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:79]

[BR:105]

[R&J-Q1:27.n]

[R&J-Q2:27.n]

 

 

 

 

655

 

 

 

 

                                         mais la bonne vieille qui ne pouvait

imaginer la cause de la longue absence de Juliette se douta

soudain qu’elle souffrait quelque passion, et la chercha tant par

tous les endroits du palais de son père qu’à la fin elle la trouva

en sa chambre étendue et pâmée sur son lit, ayant toutes les

extrémités du corps froides, comme marbre, mais la vieille qui

la pensait morte, commença à crier comme si elle eût été

forcenée, disant:

80. The nurse looks for

Juliet and finally finds

her in her chamber.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:80]

[BR:107]

 

660

 

 

 

 

665

 

 

 

                              “Ah chère nourriture! combien votre mort

maintenant me griève”. Et ainsi qu’elle la maniait par tous les

endroits de son corps, elle connut qu’il y avait encore quelque

scintille de vie, qui fut cause que l’ayant appelée plusieurs fois

par son nom elle la fit retourner d’extase. Puis elle lui dit:

“Madamoiselle Juliette, je ne sais dont vous procède cette façon

de faire, ni cette immodérée tristesse, mais bien vous puis-je

assurer que j’ai pensé depuis une heure en çà vous

accompagner au sépulcre”.

81. The old nurse

believes her dead but

manages to wake her

up.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:81]

[BR:108]

 

 

670

 

 

                                             “Hélas ma grand amie (répond la

désolée Juliette) ne connaissez-vous à vue d’œil la juste

occasion que j’ai de me douloir et plaindre, ayant perdu en un

instant les deux personnes du monde, qui m’étaient les plus

chères?”

82.The girl tells her

about her grief.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:82]

[BR:110]

 

 

 

 

675

 

 

 

 

680

 

 

 

 

685

              “Il me semble, répond cette bonne dame, qu’il vous

sied mal (attendu votre réputation) de tomber en telle

extrémité, car lorsque la tribulation survient, c’est l’heure où

mieux se doit montrer la sagesse. Et si le seigneur Thibaut est

mort, le pensez-vous révoquer par vos larmes? Qu’en doit-on

accuser que sa trop grande présomption et témérité? Eussiez-

vous voulu que Roméo eût fait ce tort à lui et aux siens de se

laisser outrager par un à qui il ne cédait en rien? Suffise vous

que Roméo est vif, et ses affaires sont en tel état qu’avecques le

temps il pourra être rappelé de son exil? Car il est grand

seigneur comme vous savez, bien apparenté, et bien voulu de

tous. Parquoi armez-vous désormais de patience, car combien

que la fortune le vous éloigne pour un temps, si suis-je certaine

qu’elle le vous rendra auparaprès avecques plus d’aise et de

contentement que vous n’eûtes oncques.

83. The nurse tries to

comfort Juliette:

Roméo will return

soon.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:83]

[BR:111]

 

685

 

 

 

                                                                    Et afin que nous

soyons plus assurées en quel état il est, si me voulez promettre

de ne vous plus contrister ainsi, je saurai ce jourd’hui de frère

Laurent où il est retiré”,

84. The nurse will ask

friar Laurent where

Roméo is if she

promises  keep calm.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:84]

[BR:112]

[R&J-Q1:27.o]

[R&J-Q2:27.o]

 

 

 

690

 

 

 

 

695

 

 

 

 

                                        ce que Juliette lui accorda. Et cette

bonne dame alors prit le droit chemin à saint François où elle

trouva frère Laurent qui l’avertit que ce soir Roméo ne faudrait

à l’heure accoutumée à visiter Juliette, ensemble lui faire

entendre quelle était sa délibération pour l’avenir. Cette

journée doncques se passa comme font celles des mariniers,

lesquels après avoir été agités de grosses tempêtes, voyant

quelque rayon de soleil pénétrer le ciel pour illuminer la terre

se rassurent, et pensant avoir évité naufrage, soudain après la

mer vient à s’enfler, et mutiner les vagues par telle impétuosité

qu’ils retombent en plus grand péril qu’ils n’avaient été au

précédent.

85. Juliette agrees and

the nurse goes to St

François. The friar tells

her that Roméo will

visit Juliette that night.

The narrator

comments on the

characters’ state of

mind.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:68]

[PAI:85]

[BR:113]

[BR:118]

[R&J-Q1:27.p]

[R&J-Q1:28.f]

[R&J-Q2:27.p]

[R&J-Q2:28.f]

 

 

700

 

 

 

 

705

 

 

 

                  L’heure de l’assignation venue, Roméo ne faillit

suivant la promesse qu’il avait faite de se rendre au jardin où il

trouva son équipage prêt pour monter en la chambre de

Juliette,  laquelle ayant les bras ouverts commença à

l’embrasser si étroitement qu’il semblait que l’âme dût

abandonner son corps. Et furent plus d’un gros quart d’heure

en telle agonie tous deux sans pouvoir prononcer un seul mot.

Et ayant leurs faces serrées l’une contre l’autre, humaient

ensemble avecques leurs baisers les grosses larmes, qui

tombaient de leurs yeux.

86. Roméo and Juliette

meet in her room: they

kiss and cry for a long

while.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:37]

[BAN:69]

[BAN:70]

[PAI:86]

[BR:127]

 

 

 

710

 

 

 

 

715

 

 

 

 

720

 

 

 

 

725

 

                                          De quoi s’apercevant Roméo pensant

la remettre quelque peu, lui dit: “M’amie je n’ai pas maintenant

délibéré de vous déduire la diversité des accidents étranges de

l’inconstante et fragile fortune, laquelle élève l’homme en un

moment au plus haut degré de sa roue, et toutefois en moins

d’un cil d’œil elle le rabaisse et déprime si bien, qu’elle lui

apprête plus de misères en un jour que de faveur en cent ans, ce

qui s’expérimente maintenant en moi-même, qui ai été nourri

délicatement avec les miens, maintenu en telle prospérité et

grandeur que vous avez pu connaître, espérant pour le comble

de ma félicité par moyen de notre mariage réconcilier vos

parents avec les miens, pour conduire le reste de ma vie à son

période déterminé de Dieu. Et néanmoins toutes mes

entreprises sont renversées et mes desseins tournés au

contraire, de sorte qu’il me faudra désormais errer vagabond

par diverses provinces, et me séquestrer des miens, sans avoir

lieu assuré de ma retraite. Ce que j’ai bien voulu mettre devant

vos yeux, afin de vous exhorter à l’avenir de porter patiemment

tant mon absence, que ce qui vous est destiné de Dieu.”

87. Romeo’s speech on

inconstant Fortune

and report of his own

banishment.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:87]

[BR:128]

 

 

 

 

 

730

 

 

 

 

735

 

 

 

 

740

 

 

 

 

745

 

 

 

 

750

 

 

 

 

755

 

 

 

 

760

 

                                                                                           Mais

Juliette toute confite en larmes, et mortelles angoisses ne le

voulut laisser passer outre, ains lui interrompant ses propos, lui

dit: “Comment Roméo aurez-vous bien le cœur si dur etéloigné

de toute pitié de me vouloir laisser ici seule, assiégée de tant de

mortelles misères? qu’il n’y a heure ni moment au jour, où la

mort ne se présente mille fois à moi, et toutefois mon malheur

est si grand que je ne puis mourir, de sorte qu’il semble

proprement qu’elle me veut conserver la vie, afin de se délecter

en ma passion, et de triompher de mon mal, et vous comme

ministre et tyran de sa cruauté ne faites conscience (à ce que je

vois) après avoir recueilli le meilleur de moi, de m’abandonner.

En quoi j’expérimente que toutes les loix d’amitié sont amorties

et éteintes, puisque celui duquel j’ai plus espéré que de tous les

autres, et pour lequel je me suis faite ennemie de moi-même,

me dédaigne et contemne. Non, non Roméo, il vous faut

résoudre en l’une des deux choses, ou de me voir incontinent

précipitée du haut de la fenêtre en bas après vous, ou que vous

souffrez que je vous accompagne la part où la fortune vous

guidera. Car mon cœur est tant tranformé au vôtre, que lorsque

j’appréhende votre département, je sens ma vie incontinent

s’éloigner de moi, laquelle je ne désire continuer pour autre

chose, que pour me voir jouir de votre présence, et participer à

toutes vos infortunes comme vous-même. Et par ainsi si

oncques pitié logea en cœur de gentilhomme, je vous supplie

Roméo en toute humilité, qu’elle trouve ores place en votre

endroit, que me recevez pour votre servante et fidèle compagne

de vos ennuis, et si voyez que ne puissiez me recevoir

commodément en l’état de femme, et qui me gardera de

changer d’habits? Serai-je la première qui en a usé ainsi, pour

échapper la tyrannie des siens? Doutez-vous que mon service

ne vous soit aussi agréable que celui de Pierre votre serviteur?

Ma loyauté sera-t-elle moindre que la sienne? Ma beauté

laquelle vous avez autres fois tant exaltée n’aura-t-elle aucun

pouvoir sur vous? Mes larmes, mon amitié et les anciens

plaisirs que vous aviez reçus de moi seront-ils mis en oubli?

88. Juliette wants to

follow her husband

into exile disguised as

a man servant, or else

she will kill herself.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:38]

[BAN:71]

[PAI:88]

[BR:129]

 

 

 

 

765

 

 

 

 

770

 

 

 

 

775

 

 

 

 

780

 

 

 

 

Roméo la voyant entrer en ses altères, craignant qu’il lui advînt

pis, la reprit derechef entre ses bras, et la baisant

amoureusement, lui dit:  “Juliette, l’unique maîtresse de mon

cœur, je vous prie au nom de Dieu, et de la fervente amitié que

me portez, que vous déracinez du tout ces entreprises de votre

entendement, si ne cherchez l’entière ruine de votre vie et de la

mienne, car si vous suivez votre conseil, il ne peut advenir

autre chose, que la perte des deux ensemble. Car lorsque vostre

absence sera manifestée, votre père fera une si vive poursuite

après vous, que nous ne pourrons faillir à être découverts et

surpris, et enfin cruellement punis, moi, comme rapteur, et

vous comme fille désobéissant à pere. Et ainsi cuidant vivre

contents, nos jours prendront leur fin, par une mort honteuse.

Mais si voulez vous fortifier un peu à obéir à la raison, plus

qu’aux délices que nous pourrions recevoir l’un de l’autre, je

donnerai tel ordre à mon bannissement, que dedans trois ou

quatre mois, pour tout délai, je serai révoqué. Et s’il en est

autrement ordonné, quoi qu’il en advienne, je retournerai vers

vous, et avec la puissance de mes amis je vous enlèverai de

Vérone à main forte, non point en habit dissimulé, comme

étrangère, mais comme mon épouse et perpétuelle compagne.

Et par ainsi modérez désormais vos passions, et vivez assurée,

que la mort seule me peut séparer de vous et non autre chose.”

89. Roméo dissuades

Juliette from going

with him, promising

her that his exile will

soon be called off.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:39]

[BAN:72]

[PAI:89]

[BR:130]

 

785

 

 

 

 

790

 

Les raisons de Roméo gagnèrent tant sur Juliette, qu’elle lui

répondit: “Mon cher ami, je ne veux que ce qu’il vous plaît. Si

est-ce que quelque part que vous tiriez, mon cœur vous

demeurera pour gage, du pouvoir que vous m’avez donné sur

vous. Cependant je vous prie ne faillir me faire entendre

souvent, par frère Laurent, en quel état seront vos affaires,

même le lieu de votre résidence.”

90. Juliette agrees but

urges Roméo to let her

have news about him

through friar Laurent.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:90]

[BR:131]

 

 

 

 

                                                       Ainsi ces deux pauvres

amants passèrent la nuit ensemble,

91. They spend the

night together.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:91]

[BR:132]

 

 

 

 

                                                           jusques à ce que le jour qui

commençait à poindre, leur causa la séparation, avec extrême

deuil et tristesse.

92. At dawn Roméo

and Juliette sadly part.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:40]

[BAN:73]

[PAI:92]

[BR:133]

[R&J-Q1:30.a]

[R&J-Q2:30.a]

 

 

795

                             Roméo ayant pris congé de Juliette s’en va à

saint François,

93. Roméo goes to St

François.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:74]

[PAI:93]

[BR:134]

 

795

 

 

 

 

800

 

                         et après qu’il eut fait entendre son affaire à frère

Laurent, partit de Vérone accoutré en marchand étranger, et fit

si bonne diligence que sans encombrier il arriva à Mantoue

(accompagné seulement de Pierre son serviteur, lequel il

renvoya soudainement à Vérone, au service de son père) où il

loua maison. Et vivant en compagnie honorable, s’essaya pour

quelques mois, à décevoir l’ennui qui le tourmentait.

94. Roméo leaves

dressed as a merchant

and once in Mantua

sends back his man He

finds lodging and tries

to keep away

despondency.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:41]

[BAN:75]

[PAI:94]

[BR:135]

[BR:136]

 

 

 

 

 

805

 

 

 

 

810

 

 

 

                                                                                       Mais

durant son absence la misérable Juliette ne sut donner si bonnes

trêves à son deuil, que par la mauvaise couleur de son visage,

on ne découvrît aisément l’intérieur de sa passion. À raison de

quoi sa mère qui l’entendait soupirer à toute heure, et se

plaindre incessamment, ne se put contenir de lui dire:  “M’amie,

si vous continuez plus guère en ces façons de faire, vous

avancerez la mort à votre bonhomme de père, et à moi

semblablement, qui vous ai aussi chère que la vie. Parquoi

modérez-vous pour l’avenir, et mettez peine de vous réjouir,

sans plus penser à la mort de votre cousin Thibaut, lequel s’il a

plu à Dieu de l’appeler, le pensez-vous révoquer par vos larmes

et contrevenir à sa volonté?”

95. Juliette pines away

and her mother urges

her to to give up

suffering for Tybalt’s

death..

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:42]

[PAI:95]

[BAN:76]

[BR:137]

[R&J-Q1:31.a]

[R&J-Q2:31.a]

 

 

 

815

 

                                               Mais la pauvrette qui ne pouvait

dissimuler son mal, lui dit:  “Madame, il y a longtemps que les

dernières larmes de Thibaut sont jetées, et crois que la source

en est si bien tarie, qu’il n’en renaîtra plus d’autres.”

96. Juliette denies that

her grief is due to

Thibaut’s death.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:96]

[BR:138]

 

 

 

 

 

820

 

                                                                                      La mère

qui ne savait où tendaient tous ces propos, se tut, de peur

d’ennuyer sa fille. Et quelques jours après, la voyant continuer

en ses tristesses et angoisses accoutumées, tâcha par tous

moyens de savoir, tant d’elle que de tous les domestiques de sa

maison, l’occasion de son deuil, mais tout en vain,

97. Juliette’s mother

tries to explore the

reasons of her

daughter’s grief, but in

vain.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:42]

[BAN:78]

[PAI:97]

[BR:139]

 

 

 

 

 

825

 

 

 

 

830

 

 

 

 

835

 

 

 

 

840

 

 

 

 

845

                                                                                   de quoi la

pauvre mère fâchée outre mesure, s’avisa de faire entendre le

tout au seigneur Antonio son mari. Et un jour qu’elle le trouva

à propos, lui dit:  “Monseigneur, si vous avez considéré la

contenance de notre fille, et ses gestes, depuis la mort du

seigneur Thibaut son cousin, vous y trouverez une si étrange

mutation, que vous en demeurerez émerveillé. Car elle n’est pas

seulement contente de perdre le boire, le manger, et le dormir,

mais elle ne s’exerce à autre chose qu’à pleurer et lamenter, et

n’a autre plus grand plaisir et contentement, que de se tenir

recluse en sa chambre, où elle se passionne si fort, que si nous

n’y donnons ordre, je doute désormais de sa vie, et ne pouvant

savoir l’origine de son mal, le remède sera plus difficile. Car

encore que je me sois employée à toute extrémité, je n’en ai su

rien comprendre, et combien que j’aie pensé au commencement

que cela lui procédât, pour le décès de son cousin, je crois

maintenant le contraire, joint qu’elle-même m’a assurée, que les

dernières larmes en étaient jetées, et ne sachant plus en quoi

me résoudre, j’ai pensé en moi-même qu’elle se contristait ainsi,

pour un dépit qu’elle a conçu, de voir la plupart de ses

compagnes mariées, et elle non, se persuadant (peut-être) que

nous la voulons laisser ainsi. Parquoi mon ami, je vous supplie

affectueusement, pour notre repos et pour le sien, que vous

soyez pour l’avenir, curieux de la pourvoir en lieu digne de

nous.”

98. Juliette’s mother

discusses her

daughter’s condition

with her husband and

suggests that they find

a good party for her,

assuming that she is

envious of her mates

who are already

married..

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:44]

[BAN:78]

[PAI:98]

[BR:140]

 

 

845

 

 

 

 

850

 

 

 

 

855

 

 

 

           À quoi le seigneur Antonio s’accorda volontiers, lui

disant:  “M’amie j’avais plusieurs fois pensé à ce que me dites.

Toutefois, voyant qu’elle n’avait encore atteint l’âge de dix et

huit ans, je délibérais y pourvoir plus à loisir. Néanmoins

puisque les choses sont en tels termes, et que c’est un

dangereux trésor que de filles, j’y pourvoirai si promptement,

que vous aurez occasion de vous en contenter, et elle de

recouvrer son embonpoint, qui se perd à vue d’œil. Cependant

avisez si elle est point amoureuse de quelqu’un, afin que nous

n’ayons point tant d’égard aux biens, ou à la grandeur de la

maison où nous la pourrions pourvoir, qu’à la vie et santé de

nostre fille, laquelle m’est si chère, que j’aimerais mieux mourir

pauvre, et déshéritée, que de la donner à quelqu’un qui la traitât

mal.”

99. Juliette’s father

agrees and asks his

wife to find out

whether she is in love

with someone (Juliette

is 18).

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:45]

[BAN:79]

[PAI:99]

[R&J-Q2:6.b]

 

 

 

860

 

 

 

 

        Quelques jours après que le seigneur Antonio eut éventé

le mariage de sa fille, il se trouva plusieurs gentilshommes qui

la demandaient, tant pour l’excellence de sa beauté que pour sa

richesse et extraction. Mais sur tous autres l’alliance d’un jeune

Comte nommé Pâris, Comte de Lodronne, sembla plus

avantageux au seigneur Antonio, auquel il l’accorda

libéralement, après toutefois l’avoir communiqué à sa femme.

100. Paris, earl of

Lodronne is chosen by

Julliette’s father

among many noble

suitors; he informs his

wife.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:45]

[BAN:80]

[PAI:100]

[BR:143]

 

865

 

 

 

 

870

 

 

La mère fort joyeuse, d’avoir rencontré un si honnête parti pour

sa fille, la fit appeler en privé, et lui fit entendre comme les

choses étaient passées, entre son père et le Comte Pâris, lui

mettant la beauté et bonne grâce de ce jeune Comte devant les

yeux, les vertus pour lesquelles il était recommandé d’un

chacun, ajoutant pour conclusion les grandes richesses et

faveurs, qu’il avait aux biens de fortune, par le moyen

desquelles elle et les siens vivraient en éternel honneur.

101. Lady Capulet

informs Juliet and

praises the beauty of

Paris.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:46]

[BAN:80]

[PAI:101]

[BR:144]

[R&J-Q1:11.c]

[R&J-Q1:11.d]

[R&J-Q1:31.b]

[R&J-Q2:11.c]

[R&J-Q2:11.d]

[R&J-Q2:31.b]

 

 

 

 

875

 

 

 

 

880

 

 

 

 

                                                                                           Mais

Juliette qui eût plutôt consenti d’être démembrée toute vive,

que d’accorder ce mariage, lui dit, avec une audace non

accoutumée:  “Madame, je m’étonne comme avez été si libérale

de votre fille, de la commettre au vouloir d’autrui, sans premier

savoir quel était le sien. Vous en ferez ainsi que l’entendrez,

mais assurez-vous que si vous le faites, ce sera outre mon gré.

Et quant au regard du Comte Pâris, je perdrai premier la vie

qu’il ait part à mon corps, de laquelle vous serez homicide,

m’ayant livrée entre les mains de celui, lequel je ne puis, ni ne

veux, ni ne saurais aimer. Parquoi je vous prie me laisser

désormais vivre ainsi, sans prendre aucun soin de moi, tant que

ma cruelle fortune, ait autrement disposé de mon fait.”

102. Juliet firmly

rejects her mother’s

proposal.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:47]

[BAN:81]

[PAI:102]

[BR:145]

[R&J-Q1:31.c]

[R&J-Q2:31.c]

 

 

885

 

 

                                                                                           La

dolente mère qui ne savait quel jugement asseoir sur la réponse

de sa fille, comme confuse et hors de soi, va trouver le seigneur

Antonio, auquel sans lui rien déguiser, fit entendre le tout.

103. Juliette’s mother

is taken aback by and

informs her husband.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:49]

[BAN:81]

[PAI:103]

[BR:146]

[R&J-Q1:31.d]

[R&J-Q1:32.a]

[R&J-Q2:31.d]

[R&J-Q2:32.a]

 

 

 

 

895

                                                                                                 Le

bon vieillard indigné outre mesure, commanda qu’on l’amenât

incontinent par force devant lui, si de son gré elle n’y voulait

venir.

104. Juliette’s father

summons Juliette.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:50]

[BAN:82]

[PAI:104]

[BR:147]

 

895

 

 

 

 

900

            Et si tôt qu’elle fut arrivée, toute éplorée, elle commença

à se jeter à ses pieds, lesquels elle baignait tous de larmes, pour

la grande abondance, qui distillaient de ses yeux. Et cuidant

ouvrir la bouche pour lui crier merci, les sanglots et soupirs lui

interrompaient si souvent la  parole, qu’elle demeura muette,

sans pouvoir former un seul mot.

105. Once in front of

her father Juliet

despairs and cannot

speak for sobs and

sighs

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES.

[PAI:105]

[BR:148]

 

900

 

 

 

 

905

 

 

 

 

910

 

 

 

 

915

 

 

 

 

920

 

 

 

 

925

 

 

 

                                                        Mais le vieillard (qui n’était

en rien ému des larmes de sa fille) lui dit avec très grande

colère:  “Viens çà ingrate et désobéissante fille, as-tu déjà mis

oubli ce que tant de fois as ouï raconter à ma table, de la

puissance que mes anciens pères Romains avaient sur leurs

enfants? auxquels il n’était pas seulement loisible de les vendre,

engager et aliéner (en leur nécessité) comme il leur plaisait,

mais qui plus est, ils avaient entière puissance de mort et de vie

sur eux. De quels fers, de quels tourments, de quels liens te

châtieraient ces bons pères, s’ils étaient ressuscités? Et s’ils

voyaient l’ingratitude, félonie, et désobéissance de laquelle tu

uses envers ton père, lequel avecques maintes prières et

requêtes t’a pourvue de l’un des plus grands seigneurs de cette

province, des mieux renommés en toutes espèces de vertus,

duquel toi et moi sommes indignes, tant pour les grands biens

(auxquels il est appelé) comme pour la grandeur et générosité

de la maison de laquelle il est issu. Et néanmoins tu fais la

délicate, et rebelle, et veux contrevenir à mon vouloir. J’atteste

la puissance de celui qui m’a fait la grâce de te produire sur

terre, que si dedans mardi (pour tout le jour) tu faux à te

préparer, pour te trouver à mon château de Villefranche, où se

doit rendre le Comte Pâris, et là donner consentement à ce que

ta mère et moi avons jà accordé, que non seulement je te

priverai de ce que j’ai des biens de ce monde, mais je te ferai

épouser une si étroite et austère prison, que tu maudiras mille

fois le jour et l’heure de ta naissance. Et avise désormais à ce

que tu as affaire, car sans la promesse que j’ai faite de toi au

Comte Pâris, je te ferais dès à présent sentir combien est grande

la juste colère d’un père, indigné contre l’enfant ingrat.”

106. Juliette’s father

gets incensed and

orders Juliet to marry

Paris and go to their

castle Freetown on

Tuesday to assent. He

reminds her of the

power of Roman

fathers over their

children.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:51]

[BAN:84]

[PAI:106]

[BR:149]

[R&J-Q1:32.c]

[R&J-Q1:32.d]

[R&J-Q1:32.f]

[R&J-Q2:32.c]

[R&J-Q2:32.d]

[R&J-Q2:32.f]

 

 

 

930

 

                                                                                           Et sans

attendre autre réponse le vieillard part de sa chambre, et là

laissa sa fille à genoux, sans vouloir attendre aucune réponse

d’elle.

107. Juliette’s father

leaves her without

waiting for her reply.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:51]

[PAI:107]

[BR:150]

[R&J-Q1:33.a]

[R&J-Q2:33.a]

 

 

 

 

 

 

            Juliette connaissant la fureur de son père, craignant

d’encourir son indignation, ou de l’irriter davantage, se retira

(pour ce jour) en sa chambre, et exerça toute la nuit plus ses

yeux à pleurer qu’à dormir.

108. Juliette retires to

her room and cries.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:108]

[BR:151]

 

 

 

935

 

 

 

 

940

 

 

 

 

945

 

 

 

 

                                             Et le matin s’en part feignant aller à

la messe, avecques sa dame de chambre, arriva aux Cordeliers,

et après avoir fait appeler frère Laurent, elle le pria de l’ouïr en

confession, et si tôt qu’elle fut à genoux devant lui, elle

commença sa confession par larmes, lui remontrant le grand

malheur qui lui était préparé, pour le mariage accordé par son

père avec le Comte Pâris. Et pour la conclusion lui dit:

“Monsieur, parce que vous savez, que je ne puis être mariée

deux fois, et que je n’ai qu’un Dieu, qu’un mari, et qu’une foi, je

suis délibérée partant d’ici, avec ces deux mains, que vous

voyez jointes devant vous, ce jourd’hui donner fin à ma

douloureuse vie, afin que mon esprit porte témoignage au ciel,

et mon sang à la terre, de ma foi et loyauté gardée.” Puis ayant

mis fin à ce propos, elle regardait çà et là, faisant entendre par

sa farouche contenance, qu’elle bâtissait quelque sinistre

entreprinse.

109. In the morning

Julliette goes to friar

Laurent, informs him

of the organized match

with Paris and

threatens self-

slaughter.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:58]

[PAI:109]

[BR:152]

[R&J-Q1:33.e]

[R&J-Q1:35.a]

[R&J-Q2:33.e]

[R&J-Q2:35.a]

 

 

950

 

 

 

 

955

                     De quoi frère Laurent étonné outre mesure,

craignant qu’elle n’exécutât ce qu’elle avait délibéré lui dit:

“Madamoiselle Juliette, je vous prie au nom de Dieu, modérez

quelque peu votre ennui, et vous tenez coie en ce lieu, jusques à

ce que j’aie pourvu à votre affaire. Car avant que partiez de

céans je vous donnerai telle consolation, et remédierai si bien à

vos afflictions, que vous demeurerez satisfaite et contente.”

110. The friar

reassures Julliette and

promises to help her.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:59]

[BAN:95]

[PAI:110]

[BR:153]

 

 

955

 

 

 

 

960

                                                                                                Et

l’ayant laissée en cette bonne opinion, sort de l’église, et monte

subitement en sa chambre, où il commença à projeter diverses

choses en son esprit, se sentant ores sollicité en sa conscience,

de souffrir qu’elle épousât le Comte Pâris, sachant que par son

moyen elle en avait épousé un autre.

111. Laurent leaves her

and goes to his cell. He

feels responsible for

having married her.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:111]

[BR:154]

 

960

 

 

 

 

965

                                                              Ores faisant son

entreprise difficile, et encore plus périlleuse l’exécution,

d’autant qu’il se commettait à la miséricorde d’une jeune simple

damoiselle peu accorte, et que si elle défaillait en quelque chose,

tout leur fait serait divulgué, lui diffamé, et Roméo son époux

puni.

112. The friar is

troubled by fears for

the lovers and himself

in case Juliet fails to

cope with such a

weighty affair and it is

published.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:96]

[PAI:112]

[BR:155]

 

965

 

 

 

 

970

          Néanmoins après avoir été agité d’une infinité de divers

pensements, fut enfin vaincu de pitié, et avisa qu’il aimait

mieux hasarder son honneur, que de souffrir l’adultère de Pâris

avec Juliette. Et étant résolu en ceci, ouvrit son cabinet, et prit

une fiole, et s’en retourne vers Juliette, laquelle il trouva quasi

transie, attendant nouvelles de sa mort, ou de sa vie,

113. The friar resolves

to help Julliette and

gives her a vial.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:59]

[BAN:97]

[PAI:113]

[BR:156]

 

970

 

 

 

 

975

 

                                                                                       à laquelle

le beau père demanda:  “Juliette, quand est-ce l’assignation de

vos noces?” “La première assignation, dit-elle, est à mercredi,

qui est le jour ordonné pour recevoir mon consentement du

mariage, accordé par mon père au Comte Pâris, mais la

solennité des noces, ne se doit célébrer que le dixième jour de

Septembre.”

114. Julliette informs

the friar that the

marriage with Paris is

set on on September

10.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[PAI:114]

[BR:157]

 

 

 

 

 

980

 

 

 

 

985

                     “Ma fille dit le religieux, prends courage, le

Seigneur m’a ouvert un chemin, pour te délivrer, toi et Roméo

de la captivité qui t’est préparée. J’ai connu ton mari dès le

berceau. Il m’a toujours commis les plus intérieurs secrets de sa

conscience, et je l’ai aussi cher que si je l’avais engendré.

Parquoi mon cœur ne pourrait souffrir qu’on lui fît tort, en

chose où je pusse pourvoir par mon conseil. Et d’autant que tu

es sa femme, je te dois par semblable raison aimer, et

m’évertuer de te délivrer du martyre et angoisse, qui te tient

assiégée.

115. The friar vows to

help and stand loyal to

both Roméo and

Juliette.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BR:158]

[PAI:115]

 

985

 

 

                Entends doncques ma fille, au secret que je te vais à

présent manifester, et te gardes surtout de le déclarer à créature

vivante, car en cela consiste ta vie et ta mort.

116. The friar bids

Juliette to secrecy.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:59]

[BAN:97]

[PAI:116]

[BR:159]

 

 

 

 

 

990

 

 

 

 

995

 

 

 

 

1000

 

 

 

 

                                                                           Tu n’es point

ignorante, par le rapport commun des citoyens de cette cité, et

par la renommée, qui est publiée partout de moi, que je n’aie

voyagé quasi par toutes les provinces de la terre habitable, de

sorte que par l’espace de vingt ans continus je n’ai donné repos

à mon corps, ains je l’ai le plus souvent exposé à la merci des

bêtes brutes par les déserts et quelquefois à celle des ondes, à la

merci des pirates, et de mille autres périls et naufrages, qui se

retrouvent tant en la mer que sur la terre. Or est-il ma fille que

toutes mes pérégrinations ne m’ont point été inutiles, car outre

le contentement incroyable que j’en reçois ordinairement en

mon esprit, encore en ai-je recueilli un autre fruit particulier

lequel avec la grâce de Dieu tu resentiras en bref. C’est que j’ai

éprouvé les propriétés secrètes des pierres, plantes, métaux et

autres choses cachées aux entrailles de la terre, desquelles je me

sais aider (contre la commune loi des hommes) lorsque la

nécessité me survient spécialement aux choses ès quelles je

connais mon Dieu en être moins offensé.

117. The friar

describes his past

adventures when he

learnt about a

“particular fruit”

which will serve

Julliette’s purpose.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:117]

[BR:160]

 

 

1005

 

 

 

 

                                                                    Car comme tu sais

étant sur le bord de ma fosse (comme je suis) et que l’heure

approche qu’il me faut rendre compte, je dois désormais avoir

plus grande appréhension des jugements de Dieu, que lorsque

les ardeurs de l’inconsidérée jeunesse bouillonnaient en mon

corps.

118. The friar tells

Juliet why he wants to

help her.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[BR:161]

[PAI:118]

 

 

1010

 

 

 

 

1015

 

 

 

 

1020

           Entends doncques ma fille, qu’avec les autres grâces et

faveurs que j’ai reçues du ciel, que j’ai appris et expérimenté

longtemps a, la composition d’une pâte que je fais de certains

simples soporifères, laquelle puis après réduite en poudre et bue

avec un peu d’eau, en un quart d’heure elle endort tellement

celui qui la prend, et ensevelit si bien ses sens et autres esprits

de vie, qu’il n’y a médecin tant excellent qui ne juge pour mort

celui qui en a pris. Et a encore davantage un effet plus

merveilleux, c’est que la personne qui en use ne sent aucune

douleur, et selon la quantité de la dose qu’on a reçue, le patient

demeure en ce doux sommeil, puis quand son opération est

parfaite il retourne en son premier état.

119. The friar

describes the

wonderful effects of

the sleeping potion he

is about to give to

Juliette.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:98]

[PAI:119]

[BR:162]

[R&J-Q1:35.b]

[R&J-Q2:35.b]

 

 

 

 

1020

 

 

 

 

1025

 

 

 

 

1030

 

 

 

 

1035

 

 

 

 

1040

 

 

 

 

                                                                  Or reçois donc

maintenant l’instruction de ce que tu dois faire et dépouille

cette affection féminine, et prends un courage viril, car en la

seule force de ton cœur consiste l’heur ou malheur de ton

affaire. Voilà une fiole que je te donne, laquelle tu garderas

comme ton propre cœur, et le soir dont le jour suivant seront

tes épousailles, ou le matin avant jour, tu l’empliras d’eau, et

boiras tout ce qui est contenu dedans, et lors tu sentiras un

plaisant sommeil, lequel glissant peu à peu par toutes les parties

de ton corps, les contraindra si bien qu’elles demeureront

immobiles, et sans faire leurs accoutumées offices, perdront

leurs naturels sentiments, et demeureras en telle extase l’espace

de quarante heures pour le moins, sans aucun pouls ou

mouvement perceptible, de quoi étonnés ceux qui te viendront

voir, te jugeront morte, et selon la coutume de notre cité, ils te

feront apporter au cimetière, qui est près notre église, et te

mettront au tombeau où ont été enterrés tes ancêtres les

Cappellets. Et cependant j’avertirai le seigneur Roméo par

homme exprès de tout notre affaire, lequel est à Mantoue, qui

ne faudra à se trouver la nuitée suivante où nous ferons lui et

moi ouverture du sépulcre, et enlèverons ton corps, et puis

l’opération de la poudre parachevée, il te pourra emmener

secrètement à Mantoue, au desceu de tous tes parents et amis,

puis peut-être quelquefois la paix de Roméo faite, ceci pourra

être manifesté, avec le contentement de tous les tiens.”

120. The friar urges

her to take manly

courage and drink the

potion. Then he

illustrates the plan in

details.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:61]

[BAN:98]

[PAI:120]

[BR:163]

[R&J-Q1:35.c]

[R&J-Q2:35.c]

 

 

1045

 

 

 

 

1050

 

 

 

 

1055

                                                                                          Les

propos du beau père finis, nouvelle joie commença à s’emparer

du cœur de Juliette, laquelle avait été si ententive à les écouter

qu’elle n’en avait mis un seul point en oubli. Puis elle lui dit:

“Père n’ayez doute que le cœur me défaille en

l’accomplissement de ce que m’avez commandé, car quand bien

serait quelque forte poison, et venin mortel, plutôt le mettrais-

je en mon corps, que de consentir de tomber ès mains de celui

qui ne peut avoir part en moi. À plus forte raison doncques me

dois-je fortifier, et exposer à tout mortel péril, pour

m’approcher de celui duquel dépend entièrement ma vie, et

tout le contentement que je prétends en ce monde.”

121. Juliette agrees:

she would rather take

the poison than be

married to Paris.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:62]

[BAN:99]

[BAN:100]

[PAI:121]

[BR:164]

[R&J-Q1:35.b]

[R&J-Q2:35.b]

 

1055

 

 

 

                                                                                    “Or va donc

ma fille (dit le beau père) en la garde de Dieu, lequel je prie te

tenir la main et te confirmer cette volonté en l’accomplissement

de ton œuvre.”

122. The friar prays

God to make her

constant in this deed.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:122]

[BR:165]

 

 

 

1060

 

 

 

 

1065

 

 

 

 

1070

 

 

 

 

1075

 

 

 

 

1080

 

                         Juliette partie d’avec frère Laurent, s’en

retourna au palais de son père sur les onze heures où elle

trouva sa mère à la porte, qui l’attendait en bonne dévotion de

lui demander si elle voulait encore continuer en ses premières

erreurs. Mais Juliette avec une contenance plus gaie que de

coutume, sans avoir patience que sa mère l’interrogeât lui dit:

“Madame, je viens de saint François où j’ai séjourné peut-être

plus que mon devoir ne requérait, néanmoins ce n’a été sans

fruit, et sans apporter un grand repos à ma conscience affligée,

par le moyen de notre père spirituel, frère Laurent auquel j’ai

fait une bien ample déclaration de ma vie, et même lui ai

communiqué en confession, ce qui était passé entre

monseigneur mon père et vous, sur le mariage du Comte Pâris

et de moi. Mais le bonhomme m’a su si bien gagner par ses

saintes remontrances et louables hortations, qu’encore que je

n’eusse aucune volonté d’être jamais mariée, si est-ce que je

suis maintenant disposée de vous obéir en ce qu’il vous plaira

me commander. Parquoi madame je vous prie impétrez ma

grâce envers monseigneur et père, et lui dites s’il vous plaît

qu’obéissant à son commandement, je suis prête d’aller trouver

le Comte Pâris à Villefranche, et là en vos présences l’accepter

pour seigneur et époux, en assurance de quoi je m’en vais en

mon cabinet élire tout ce qu’il y a de plus précieux, afin que me

voyant en si bon équipage je lui sois plus agréable.”

123. Juliette thanks the

friar, goes back home,

and tells her mother

about her changed

mind.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:64]

[BAN:101]

[PAI:123]

[BR:166]

[R&J-Q1:36.c]

[R&J-Q2:36.c]

 

 

 

 

 

1085

 

 

 

 

1090

 

                                                                                      La bonne

mère ravie de trop grand aise, ne peut répondre un seul mot,

ains s’en va en diligence trouver le seigneur Antonio son mari,

auquel elle raconta par le menu, le bon vouloir de sa fille, et

comme par le moyen de frère Laurent elle avait du tout changé

de volonté. De quoi le bon vieillard joyeux outre mesure, louait

Dieu en son cœur, disant:  “M’amie ce n’est pas le premier bien

que nous avons reçu de ce saint homme, même qu’il n’y a

citoyen en cette république, qui ne lui soit redevable, plût au

seigneur Dieu que j’eusse acheté vingt de ses ans la tierce partie

de mon bien, tant m’est griève son extrême vieillesse.”

124. Lady Capulet

rejoices and informs

her husband, who

greatly praises the

friar.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:65]

[BAN:102]

[PAI:124]

[BR:167]

[R&J-Q1:36.d]

[R&J-Q2:36.d]

 

 

 

 

 

1095

 

 

 

                                                                                          Le

seigneur Antonio à la même heure va trouver le Comte Pâris

auquel il pensa persuader d’aller à Villefranche. Mais le Comte

lui remontra que la dépense serait excessive, et que c’était le

meilleur de la réserver au jour des noces pour les mieux

solenniser. Toutefois qu’il était bien d’avis, s’il lui semblait bon

d’aller voir Juliette, et ainsi s’en partirent ensemble pour l’aller

trouver.

125. Capulet informs

Paris and invites him

to Freetwon to

celebrate, but Paris

suggests to cancel the

feast and only asks to

see Juliet.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:125]

[BR:168]

[R&J-Q2:36.h]

 

 

 

1100

 

 

 

 

1105

              La mère avertie de sa venue, fit préparer sa fille, à

laquelle elle commanda de n’épargner ses bonnes grâces à la

venue du Comte, lesquelles elle sut si bien déployer, qu’avant

qu’il partît de sa maison, elle lui avait si bien dérobé son cœur,

qu’il ne vivait désormais qu’en elle, et lui tardait tant que

l’heure déterminée n’était venue, qu’il ne cessait d’importuner,

et le père et la mère de mettre une fin et consommation à ce

mariage.

126. Juliette’s mother

recommends that she

puts up her best

manners to impress

Paris and win his

heart. He is so seduced

that wants to haste the

wedding.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:65]

[BAN:103]

[PAI:126]

[BR:169]

 

1105

 

 

 

               Et ainsi se passa cette journée assez joyeusement, et

plusieurs autres, jusques au jour précédant les noces, auquel la

mère de Juliette avait si bien pourvu qu’il ne restait rien de ce

qui appartenait à la magnificence et grandeur de leur maison.

127. Time passes and

the day before the

wedding day arrives.

Juliette’s mother has

provided for it

magnificently.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[BAN:103]

[PAI:127]

[BR:170]

 

 

1110

 

 

 

Villefranche duquel nous avons fait mention était un lieu de

plaisance où le seigneur Antonio se soulait souvent recréer, qui

était à un mille ou deux de Vérone, où le dîner se devait

préparer, combien que les solennités requises dussent être faites

à Vérone.

128. The narrator

comments on

Villefranche, where

the wedding feast will

take place.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[PAI:128]

 

 

 

1115

 

 

 

 

1120

                 Juliette sentant son heure approcher dissimulait le

mieux qu’elle pouvait, et quand ce vint l’heure de se retirer, sa

dame de chambre lui voulait faire compagnie et coucher en sa

chambre, comme elle avait accoutumé. Mais Juliette lui dit: “Ma

grande amie, vous savez que demain se doivent célébrer mes

noces, et parce que je veux passer la plupart de la nuit en

oraison, je vous prie pour ce jourd’hui me laisser seule, et venez

demain sur les six heures m’aider à m’accoutrer,”

129. The night before

the wedding, Juliette

asks the nurse to leave

her alone as she wants

to pray.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:129]

[BR:174]

[R&J-Q1:37.a]

[R&J-Q2:37.a]

 

 

1120

 

 

                                                                                  ce que la

bonne vieille lui accorda aisément, ne se doutant point de ce

qu’elle proposait de faire,

130. The nurse leaves

Juliet alone.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:130]

[BR:175]

[R&J-Q1:37.a]

[R&J-Q2:37.a]

 

 

 

 

1125

 

 

 

                                           s’étant retirée seule en sa chambre,

ayant un bocal d’eau sur la table, emplit la fiole que le beau

père lui avait donnée, et après avoir fait cette mixtion, elle mit

le tout sous le chevet de son lit, puis elle se coucha. Et étant au

lit, nouveaux pensers commencèrent à l’environner, avec une

appréhension de mort si grande, qu’elle ne savait en quoi se

résoudre, mais se plaignant incessamment, disait:

131. Juliet prepares to

drink the potion but

begins to have doubts.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:104]

[PAI:131]

[BR:176]

[R&J-Q1:37.b]

[R&J-Q2:37.b]

 

 

 

1130

 

 

 

 

                                                                                  “Ne suis-je

pas la plus malheureuse et désespérée créature qui naquit

onques entre les femmes? Pour moi n’y a au monde que

malheur, misère et mortelle tristesse, puisque mon infortune

m’a réduite à telle extrémité que pour sauver mon honneur et

ma conscience, il faut que dévore ici un breuvage, duquel je ne

sais la vertu.

132. Juliette laments

her lot.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:132]

[BR:177]

 

 

1135

 

                     Mais que sais-je (disait-elle) si l’opération de cette

poudre se fera point plus tôt ou plus tard qu’il n’est de besoin,

et que ma faute étant découverte, je demeure la fable du peuple.

133. Juliette fears that

the potion will not

work properly.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:107]

[PAI:133]

[BR:178]

[R&J-Q1:37.c]

[R&J-Q2:37.c]

 

 

 

 

1140

 

 

 

Que sais-je davantage si les serpents et autres bêtes

venimeuses, qui se retrouvent coutumièrement aux tombeaux

et cachots de la terre m’offenseront pensant que je sois morte?

Mais comment pourrai-je endurer la puanteur de tant de

charognes et ossements de mes ancêtres qui reposent en ce

sépulcre. Si de fortune je m’éveillais avant que Roméo et frère

Laurent me vinssent secourir?”

134. She fears serpents

or odious beasts

should appear in the

tomb, or that she

might be stifled by the

foul odour of the

corpses.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:106]

[PAI:134]

[BR:179]

[R&J-Q1:37.e]

[R&J-Q2:37.e]

 

 

 

1145

 

 

 

 

1150

 

 

 

 

1155

                                                    Et ainsi qu’elle se plongeait

profondément en la contemplation de ces choses, son

imagination fut si forte, qu’il lui semblait avis qu’elle voyait

quelque spectre ou fantôme de son cousin Thibaut, en la même

sorte qu’elle l’avait vu blessé, et sanglant. Et appréhendant

qu’elle devait vive être ensevelie à son côté avec tant de corps

morts et d’ossements dénués de chair, que son tendre corps et

délicat se prit à frissonner de peur, et ses blonds cheveux à

hérisser, tellement que pressée de frayeur, une sueur froide

commença à percer son cuir et arroser tous ses membres de

sorte qu’il lui semblait avis qu’elle avait déjà une infinité de

morts autour d’elle, qui la tiraillaient de tous côtés, et la

mettaient en pièces.

135. She thinks she

sees Thibaut’s ghost

and other spectres (she

is said to have blond

hair).

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:95]

[PAI:135]

[BR:180]

[R&J-Q1:37.f]

[R&J-Q2:37.f]

 

1155

 

 

 

 

1160

                                 Et sentant que ses forces se diminuaient

peu à peu, et craignant que, par trop grande débilité, elle ne pût

exécuter son entreprise, comme furieuse et forcenée sans y

penser plus avant, elle engloutit l’eau contenue en sa fiole, puis

croisant ses bras sur son estomac, perdit à l’instant tous les

sentiments du corps et demeura en extase.

136. She eventually

drinks the potion and

faints.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:67]

[BAN:108]

[PAI:136]

[BR:181]

[R&J-Q1:37.g]

[R&J-Q2:37.g]

 

1160

 

 

 

 

1165

 

 

 

                                                                        Et comme l’aube du

jour commençait à mettre la tête hors de son Orient, sa dame de

chambre qui l’avait enfermée avec la clef ouvrit la porte, et la

pensant éveiller l’appelait souvent, et lui disait:  “Madamoiselle,

c’est trop dormi, le Comte Pâris vous viendra lever.” La pauvre

femme chantait aux sourds, car quand tous les plus horribles et

tempétueux sons du monde eussent résonné à ses oreilles, ses

esprits de vie étaient tellement liés et assoupis, qu’elle ne s’en

fût éveillée.

137. At dawn the nurse

goes to wake Juliette

up.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:69]

[BAN:109]

[PAI:137]

[BR:182]

[R&J-Q1:39.a]

[R&J-Q2:39.a]

 

 

 

1170

 

 

                    De quoi la pauvre vieille étonnée, commença à la

manier, mais elle la trouva par tout froide comme marbre, puis

lui mettant la main sur sa bouche, jugea soudain qu’elle était

morte, car elle n’y avait trouvé aucune respiration, dont comme

forcenée et hors de soi, courut l’annoncer à la mère,

138. The nurse

discovers Juliet

apparently dead and

goes screaming to tell

her mother.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:70]

[BAN:110]

[PAI:138]

[BR:183]

[R&J-Q1:39.b]

[R&J-Q2:39.b]

 

 

 

 

1175

 

 

 

 

1180

                                                                                      laquelle

effrénée comme un tigre, qui a perdu ses faons, entra

soudainement en la chambre de sa fille, et elle l’ayant avisée en

si piteux état, la pensant morte s’écria:  “Ah, mort cruelle qui as

mis fin à toute ma joie et félicité, exécute le dernier fléau de ton

ire contre moi, de peur que ne me laissant vivre le reste de mes

jours en tristesse, mon martyre ne soit augmenté.” Lors elle se

prit tellement à soupirer qu’il semblait que le cœur lui dût

fendre,

139. Juliette’s mother

despairs.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:73]

[BAN:111]

[PAI:139]

[BR:184]

[R&J-Q1:39.c]

[R&J-Q2:39.c]

 

 

1180

 

 

 

 

1185

            et ainsi qu’elle renforçait ses cris, voici le père, le Comte

Pâris, et grand troupe de gentilshommes et damoiselles, qui

étaient venus pour honorer la fête, lesquels si tôt qu’ils eurent

le tout entendu, menèrent tel deuil, que qui eût vu lors leurs

contenances, il eût pu aisément juger que c’était la journée d’ire

et de pitié,

140. Juliette’s father,

Paris and guests arrive

at the feast and instead

of celebrating they

mourn.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:112]

[PAI:140]

[BR:185]

[R&J-Q1:39.f]

[R&J-Q1:39.j]

[R&J-Q2:39.f]

[R&J-Q2:39.j]

 

 

1185

 

 

 

 

1190

                  spécialement le seigneur Antonio, lequel avait le

cœur si serré qu’il ne pouvait ni pleurer ni parler, et ne sachant

que faire manda incontinent quérir les plus experts médecins de

la ville, lesquels après s’être enquêtés de la vie passée de Juliette

jugèrent d’un commun rapport qu’elle était morte de

mélancholie, et lors les douleurs commencèrent à se renouveler

141. Juliette’s father

laments more than

anyone else. Doctors

are sent for and it is

determined that she

died of inner care.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[DP:71]

[DP:72]

[BAN:113]

[PAI:141]

[BR:186]

 

 

 

 

1195

 

 

 

 

1200

Et si oncques journée fut lamentable, piteuse, malheureuse et

fatale, certainement ce fut celle en laquelle la mort de Juliette

fut publiée par Vérone, car elle était tant regrettée des grands et

des petits, qu’il semblait à voir les communes plaintes que toute

la république fût en péril, et non sans cause. Car outre la naïve

beauté accompagnée de beaucoup de vertus, desquelles nature

l’avait enrichie, encore était-elle tant humble, sage et

débonnaire, que pour cette humilité et courtoisie, elle avait si

bien dérobé les cœurs d’un chacun, qu’il n’y avait celui qui ne

lamentât son désastre.

142. General

lamentation of the

town over Juliette’s

beautiful body.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:142]

[BR:187]

[R&J-Q1:39.h]

[R&J-Q2:39.h]

 

 

1200

 

 

 

 

1205

 

 

 

 

                                     Comme ces choses se demenaient, frère

Laurent dépêcha en diligence un beau père de son couvent

nommé frère Anselme, auquel il se fiait comme en lui-même, et

lui donna une lettre écrite de sa main et lui commanda

expressément ne la bailler à autre qu’à Roméo, en laquelle était

contenu tout ce qui était passé entre lui et Juliette nommant la

vertu de la poudre, et lui mandait qu’il eût à venir la nuit

suivante, parce que l’opération de la poudre prendrait fin, et

qu’il emmènerait Juliette avec lui à Mantoue en habit dissimulé

jusques à ce que la fortune en eût autrement ordonné.

143. In the meantime

the friar has sent frère

Anselme to Roméo

with a letter

containing

instructions.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:75]

[BAN:114]

[PAI:143]

[BR:188]

[R&J-Q1:35.c]

[R&J-Q2:35.c]

 

 

1210

 

 

 

 

1215

 

 

 

 

1220

 

 

 

 

                                                                                          Le

cordelier fit si bonne diligence qu’il arriva à Mantoue, peu de

temps après. Et pour ce que la coutume d’Italie est que les

cordeliers doivent prendre un compagnon à leur couvent pour

aller faire leurs affaires par ville, le cordelier s’en va à son

couvent, mais depuis qu’il y fut entré, il ne lui fut loisible de

sortir à ce jour comme il pensait, parce que quelques jours

avant il était mort quelque religieux au couvent (comme on

disait) de peste. Parquoi les députés de la santé avaient défendu

au gardien que les cordeliers n’eussent à aller par ville, ni

communiquer avecques aucun des citoyens, tant que messieurs

de la justice leur eussent donné permission, ce qui fut cause

d’un grand mal, comme vous verrez ci-après. Ce cordelier étant

en cette perplexité de ne pouvoir sortir, joint aussi qu’il ne

savait ce qui était contenu en la lettre, voulut différer pour ce

jour.

144. Friar Anselme is

stopped in Mantua

because of a brother

who had died of

plague.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:75]

[BAN:115]

[PAI:144]

[BR:189]

[R&J-Q1:42.b]

[R&J-Q2:42.b]

 

 

1225

 

 

         Cependant que ces choses étaient en cet état, on se

prépara à Vérone pour faire les obsèques de Juliette. Or ont une

coutume, qui est vulgaire en Italie de mettre tous les plus

apparents d’une ligne en un même tombeau,

145. Italian funerary

customs.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[PAI:145]

[BR:191]

 

 

 

 

1230

                                                                         qui fut cause que

Juliette fut mise en la sépulture ordinaire des Cappellets, en un

cimetière près l’église des cordeliers, où même Thibaut était

enterré.

146. Juliette is laid in

the Capellets’ tomb

where Thibaut was

buried.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:74]

[BAN:119]

[BAN:123]

[PAI:146]

[BR:192]

 

1230

 

 

              Et ses obsèques parachevées honorablement, chacun

s’en retourna, auxquelles Pierre serviteur de Roméo avait

assisté,

147. Roméo’s man,

Pierre, also attends

Juliette’s funeral.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[BAN:120]

[PAI:147]

[BR:194]

 

 

 

             car comme nous avons dit ci-devant, son maître l’avait

renvoyé de Mantoue à Vérone faire service à son père, et

l’avertir de tout ce qui se bâtirait en son absence à Vérone.

148. The narrator

repeats that Romeus’

man had been sent

back to Verona.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[PAI:148]

[BR:195]

 

1235

 

 

 

 

1240

 

 

 

 

1245

                                                                                               Et

ayant vu le corps de Juliette enclos dedans le tombeau, jugeant

comme les autres qu’elle était morte, prit incontinent la poste,

et fit tant par sa diligence qu’il arriva à Mantoue où il trouva

son maître en sa maison accoutumée, auquel il dit (ayant ses

yeux tous mouillés de grosses larmes):  “Monseigneur, il vous

est survenu un accident si étrange, que si ne vous armez de

constance, j’ai peur d’être le cruel ministre de votre mort.

Sachez monseigneur que depuis hier matin madamoiselle

Juliette a laissé ce monde pour chercher repos en l’autre, et l’ai

vue en ma présence recevoir sépulture au cimetière de saint

François.”

149. Romeus’ man

hurries back to

Mantua and informs

his master.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:77]

[BAN:121]

[BAN:124]

[PAI:149]

[BR:196]

[R&J-Q1:41.b]

[R&J-Q2:41.b]

 

1245

 

 

 

 

1250

 

                Au son de ce triste message, Roméo  commença à

mener tel deuil qu’il semblait que ses esprits ennuyés du

martyre de sa passion, dussent à l’instant abandonner son

corps, mais forte amour qui ne le put permettre faillir jusques à

l’extrémité, lui mit en sa fantasie que s’il pouvait mourir auprès

d’elle, sa mort serait plus glorieuse, et elle (ce lui semblait)

mieux satisfaite.

150. At the news

Romeus decides to die

and to rest with Juliet.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:78]

[BAN:125]

[BAN:127]

[PAI:150]

[BR:197]

[R&J-Q1:41.c]

[R&J-Q1:41.e]

[R&J-Q2:41.c]

[R&J-Q2:41.e]

 

 

 

 

 

1255

 

 

 

À raison de quoi après s’être lavé la face de

peur qu’on connût son deuil, il part de sa chambre, et défend à

son serviteur de ne le suivre, puis il s’en va par tous les cantons

de la ville, chercher s’il pourrait trouver remède propre à son

mal. Et ayant avisé entre autres, la boutique d’un apothicaire

assez mal peuplée de boîtes, et autres choses requises à son état,

et pensa lors en lui-même que l’extrême pauvreté du maître le

ferait volontiers consentir à ce qu’il prétendait lui demander.

151. Romeus roams

about town and finally

finds a poor

apothecary.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:134]

[PAI:151]

[BR:198]

[R&J-Q1:41.f]

[R&J-Q1:41.g]

[R&J-Q2:41.f]

[R&J-Q2:41.g]

 

 

 

1260

 

 

 

 

                                                                                                   Et

après l’avoir tiré à part, lui dit en secret: “Maître voilà

cinquante ducats que je vous donne et me délivrez quelque

violente poison, laquelle en un quart d’heure fasse mourir celui

qui en usera.” Le malheureux vaincu d’avarice lui accorda ce

qu’il lui demandait, et feignant lui donner quelque autre

médecine devant les gens, lui prépare soudainement le venin,

152. Roméo offers fifty

crowns to the

apothecary to buy the

poison. The

apothecary accepts the

money and sells it to

him.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:152]

[BR:200]

[R&J-Q1:41.i]

[R&J-Q2:41.i]

 

1265

 

 

puis lui dit tout bas:  “Monseigneur je vous en donne plus que

n’avez besoin, car il n’en faut que la moitié pour faire mourir en

une heure le plus robuste homme du monde”,

153. The apothecary

describes the

speediness of the

poison.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:153]

[BR:201]

[R&J-Q1:41.j]

[R&J-Q2:41.i]

 

 

 

 

 

1270

 

 

 

 

1275

 

                                                                           lequel après avoir

serré son venin, s’en retourna à sa maison, où il commanda à

son serviteur qu’il eût à partir en diligence, et s’en retourner à

Vérone, et qu’il fît provision de chandelles, de fusil, et

d’instruments propres pour ouvrir le sépulcre de Juliette, et

surtout qu’il ne faillît à l’attendre joignant le cimetière de saint

François, et sur la vie qu’il ne dît à personne son désastre. À

quoi Pierre obéit en la forme que son maître lui avait

commandé, et fit si bonne diligence qu’il arriva de bonne heure

à Vérone donnant ordre à tout ce qui lui était enchargé.

154. Roméo sends

Pierre to Verona and

tells him to wait for

him near where Juliet

has been buried, with

instruments to open

the tomb. Peter carries

out his task in secrecy.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[BAN:128]

[PAI:154]

[BR:202]

 

 

 

 

 

1280

 

 

 

                                                                                            Roméo

cependant sollicité de mortels pensements se fit apporter encre

et papier, et mit en peu de paroles tout le discours de ses

amours par écrit, les noces de lui et de Juliette, le moyen

observé en la consommation d’icelles, le secours de frère

Laurent, l’achat de sa poison, finalement sa mort, puis ayant

mis fin à sa triste tragédie, il ferma les lettres, et les cacheta de

son cachet, puis mit la superscription à son père,

155. Roméo writes a

letter to his father

where he tells the

whole story.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:129]

[PAI:155]

[BR:203]

[R&J-Q1:41.c]

[R&J-Q2:41.c]

 

 

 

1285

 

 

 

 

1290

 

 

 

 

                                                                                et serrant ses

lettres en sa bourse, il monte à cheval et fit si bonne diligence

qu’il arriva par les obscures ténèbres de la nuit en la cité de

Vérone avant que les portes fussent fermées, où il trouva son

serviteur qui l’attendait, avec lanterne et instruments dessus

dits, propres pour ouvrir le sépulcre, auquel il dit:  “Pierre aide-

moi à ouvrir ce sépulcre, et si tôt qu’il sera ouvert je te

commande sur peine de la vie, de n’approcher de moi, ni de

mettre empêchement à chose que je veuille exécuter. Voilà une

lettre que tu présenteras demain au matin à mon père à son

lever, laquelle peut-être lui sera plus agréable que tu ne

penses.”

156. Roméo arrives at

Verona at night and

finds his man waiting

for him at the

monument, with the

instruments. He bids

him to go away and to

bring the letter to his

father.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:81]

[BAN:131]

[BAN:134]

[PAI:156]

[BR:204]

[R&J-Q1:43.d]

[R&J-Q2:43.d]

 

 

1295

 

Pierre ne pouvant imaginer quel était le vouloir de son

maître, s’éloigna quelque peu, afin de contempler ses gestes et

contenances.

157. Peter obediently

withdraws.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:157]

[BR:205]

[R&J-Q1:43.e]

[R&J-Q2:43.e]

 

 

 

 

 

1300

 

                      Et lorsque le cercueil fut ouvert, Roméo descend

deux degrés tenant sa chandelle en la main, et commença à

aviser d’un œil piteux le corps de celle qui était l’organe de sa

vie, puis l’ayant arrosée de ses larmes et baisé étroitement la

tenant entre ses bras ne se pouvant rassasier de sa vue, mit ses

craintives mains sur le froid estomac de Juliette,

158. Roméo descends

into the tomb, sees

Juliette and cries over

her.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:84]

[BAN:132]

[PAI:158]

[BR:206]

[R&J-Q1:43.f]

[R&J-Q1:44.b]

[R&J-Q2:43.f]

[R&J-Q2:44.b]

 

 

 

 

 

1305

 

 

 

 

1310

 

                                                                               et après l’avoir

maniée en plusieurs endroits, et n’y pouvant asseoir aucun

jugement de vie, il tire sa poison de sa boîte, et en ayant avalé

une grande quantité, il s’écrie:  “Ô Juliette de laquelle le monde

était indigne, quelle mort pourrait élire mon cœur, qui lui fût

plus agréable que celle qu’il souffre près de toi, quelle sépulture

plus glorieuse, que d’être enfermé en ton tombeau? Quel plus

digne ou excellent épitaphe se pourrait sacrer à la mémoire que

ce mutuel et piteux sacrifice de nos vies?”. Et cuidant renforcer

son deuil le cœur lui commença à frémir pour la violence du

venin, lequel peu à peu s’emparait de son cœur,

159. Roméo drinks the

poison and talks about

their sacrifice for love

in the same tomb as

their best epitaph..

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:85]

[BAN:133]

[PAI:159]

[BR:207]

[R&J-Q1:44.f]

[R&J-Q2:44.f]

 

 

 

 

 

1315

 

 

 

 

                                                                               et regardant çà

et là avisa le corps de Thibaut près de celui de Juliette, lequel

n’était encore du tout putrifié, parlant à lui comme s’il eût été

vif, disait:  “Cousin Thibaut en quelque lieu que tu sois, je te crie

maintenant merci de l’offense que je te fis de te priver de vie, et

si tu souhaites vengence de moi, quelle autre plus grande ou

cruelle satisfaction saurais-tu désormais espérer, que de voir

celui qui t’a méfait, empoisonné de sa propre main, et enseveli à

tes côtés?”

160. Roméo sees

Thibault’s body and

asks for forgiveness.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:141]

[PAI:160]

[BR:208]

[R&J-Q2:44.c]

 

 

1320

 

 

 

 

                  Puis ayant mis fin à ce propos, sentant peu à peu la

vie lui défaillir, se prosternant à genoux, d’une voix faible dit

assez bas:  “Seigneur Dieu, qui pour me racheter es descendu du

sein de ton père, et as pris chair humaine au ventre de la

Vierge, je te supplie prendre compassion de cette pauvre âme

affligée, car je connais bien, que ce corps n’est plus que terre.”

161. Romeus invokes

Christ’s pity.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[PAI:161]

[BR:209]

 

1325

 

 

 

 

1330

Puis saisi d’une douleur désespérée se laissa tomber sur le corps

de Juliette, de telle véhémence, que le cœur atténué de trop

grand tourment, ne pouvant porter un si dur et dernier effort,

demeura abandonné de tous les sens et vertus naturelles, en

façon que le siège de l’âme lui faillit à l’instant, et demeura

raide étendu.

162. Roméo dies upon

Juliet’s body.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:95]

[BAN:147]

[PAI:162]

[BR:210]

[R&J-Q2:44.c]

 

1330

 

 

 

 

1335

                      Frère Laurent qui connaissait le période certain,

de l’opération de sa poudre, émerveillé qu’il n’avait aucune

réponse de la lettre qu’il avait envoyée à Roméo, par son

compagnon frère Anselme, s’en part de saint François, et avec

instruments propres, délibérait d’ouvrir le sépulcre, pour

donner air à Juliette, laquelle était prête à s’éveiller.

163. Without news

from Roméo, the friar

goes to the monument.

to meet Juliet when

she wakes up.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:95]

[BAN:145]

[PAI:129]

[BR:211]

[R&J-Q1:45.a]

[R&J-Q2:45.a]

 

1335

 

 

 

 

                                                                                      Et

approchant du lieu, il avisa la clarté dedans, qui lui donna

terreur, jusques à ce que Pierre, qui était près, l’eût acertené,

que Roméo était dedans, et n’avait cessé de se lamenter et

plaindre, depuis demie heure.

164. Pierre tells the

friar that Romeus is

within the tomb.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:164]

[BR:212]

[R&J-Q1:45.b]

[R&J-Q2:45.b]

 

 

1340

 

 

                                                 Et lors ils entrèrent dedans le

sépulcre, et trouvant Roméo sans vie, menèrent un deuil, tel

que peuvent appréhender ceux qui ont aimé quelqu’un de

parfaite amitié.

165. They enter the

monument, find

Romeus dead and start

crying.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:96]

[BAN:147]

[PAI:165]

[BR:213]

[R&J-Q1:45.g]

[R&J-Q2:45.g]

 

 

 

 

1345

 

 

                          Et ainsi qu’ils faisaient leurs plaintes, Juliette

sortant de son extase, et avisant la splendeur dans ce tombeau,

ne sachant si c’était songe ou fantôme, qui apparaissait devant

ses yeux, revenant à soi reconnut frère Laurent, auquel elle dit:

“Père je vous prie au nom de Dieu, assurez-moi de votre parole,

car je suis toute éperdue”.

166. Juliet wakes up

and asks the friar to be

reassured.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:87]

[DP:96]

[BAN:136]

[PAI:166]

[BR:214]

[R&J-Q1:45.h]

[R&J-Q1:45.i]

[R&J-Q2:45.h]

[R&J-Q2:45.i]

 

 

 

 

1350

 

 

 

 

1355

 

                                            Et lors frère Laurent, sans lui rien

déguiser (parce qu’il se craignait d’être surpris, pour le trop

long séjour en ce lieu, lui raconta fidèlement, comme il avait

envoyé frère Anselme vers Roméo à Mantoue, duquel il n’avait

pu avoir réponse. Toutefois qu’il avait trouvé Roméo au

sépulcre, mort, duquel il lui montra le corps étendu, joignant le

sien, la suppliant au reste, de porter patiemment l’infortune

survenue, et que, s’il lui plaisait, il la conduirait en quelque

monastère secret de femmes, où elle pourrait (avec le temps)

modérer son deuil, et donner repos à son âme.

167. The friar tells her

what has happened

and tries to convince

her to go away and

spend her life in a

convent.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:96]

[DP:99]

[BAN:147]

[BAN:152]

[PAI:167]

[BR:215]

[BR:222]

[R&J-Q2:45.i]

 

 

 

 

 

1360

 

 

 

 

1365

 

 

 

 

1370

 

 

 

 

1375

 

 

 

 

1380

 

 

                                                                             Mais à l’instant

qu’elle eut jeté l’œil sur le corps mort de Roméo, elle commença

à détoupper la bonde à ses larmes, par telle impétuosité, que ne

pouvant supporter la fureur de son mal, elle haletait sans cesse

sur sa bouche, puis se lançant sur son corps, et l’embrassant

étroitement, il semblait qu’à force de soupirs et de sanglots, elle

dût le vivifier et remettre en essence. Et après l’avoir baisé et

rebaisé, un million de fois, elle s’écria:  “Ah! doux repos de mes

pensées, et de tous les plaisirs que jamais j’eus, as-tu bien eu le

cœur si assuré, d’élire ton cimetière en ce lieu, entre les bras de

ta parfaite amante, et de finir le cours de ta vie à mon occasion,

en la fleur de ta jeunesse, lorsque le vivre te devait être plus

cher et délectable? Comment ce tendre corps a-t-il pu résister

au furieux combat de la mort, lorsqu’elle s’est présentée?

Comment ta tendre et délicate jeunesse a-t-elle pu permettre de

son gré, que tu te sois confiné en ce lieu, ord et infect, où tu

serviras désormais de pâture à vers, indignes de toi? Hélas!

hélas! quel besoin m’était-il maintenant, que les douleurs se

renouvelassent en moi, que le temps et ma longue patience

devaient ensevelir et éteindre. Ha misérable et chétive que suis,

pensant trouver remède à mes passions! j’ai émoulu le couteau,

qui a fait la cruelle plaie dont je reçois le mortel dommage. Ah

heureux et fortuné tombeau, qui serviras ès siècles futurs de

témoin de la plus parfaite alliance, qu’ont les deux plus fortunés

amants qui furent oncques. Reçois maintenant les derniers

soupirs, et accès, du plus cruel de tous les cruels sujets d’ire et

de mort.”

168. Julietre sees

Roméo’s dead body,

kisses him and

despairs.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:101]

[BAN:149]

[BAN:151]

[PAI:168]

[BR:216]

[R&J-Q1:46.a]

[R&J-Q2:46.a]

 

 

 

 

1385

               Et comme elle pensait continuer ses plaintes, Pierre

avertit frère Laurent, qu’il entendait un bruit, près de la

citadelle, duquel intimidés, ils s’éloignèrent promptement,

craignant être surpris.

169. Pierre tells the

friar he has heard a

noise and both leave.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:169]

[BR:217]

[R&J-Q2:45.i]

 

1385

 

 

 

 

1390

 

 

 

 

1395

 

 

 

 

1400

 

                                      Et lors Juliette se voyant seule, et en

pleine liberté, prit derechef Roméo entre ses bras, le baisant par

telle affection, qu’elle semblait être plus atteinte d’amour, que

de la mort. Et ayant tiré la dague que Roméo avait ceinte à son

côté se donna de la pointe plusieurs coups au travers du cœur,

disant d’une voix foible et piteuse:  “Ah mort fin de malheur, et

commencement de félicité, tu sois la bienvenue. Ne crains à

cette heure de me darder, et ne donne aucune dilation à ma vie,

de peur que mon esprit ne travaille à trouver celui de mon

Roméo, entre tant de morts. Et toi mon cher seigneur et loyal

époux Roméo, s’il te reste encore quelque connaissance, reçois

celle que tu as si loyaument aimée, et qui a été cause de ta

violente mort, laquelle t’offre volontairement son âme, afin

qu’autre que toi ne soit jouissant de l’amour que si justement

avais conquis. Et afin que nos esprits, sortant de cette lumière,

soient éternellement vivant ensemble, au lieu d’éternelle

immortalité.” Et ces propos achevés, elle rendit l’esprit.

170. Juliette stabs

herself with Roméo’s

dagger and dies.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:102]

[BAN:153]

[PAI:170]

[BR:218]

[R&J-Q1:46.c]

[R&J-Q2:46.c]

 

 

 

 

 

1405

 

 

 

 

1410

 

 

 

 

                                                                                         Pendant

que ces choses se demenaient, les gardes de la ville passaient

fortuitement par là auprès, lesquels avisant la clarté en ce

tombeau, soupçonnèrent incontinent que c’étaient

Nécromanciens, qui avaient ouvert ce sépulcre, pour abuser des

corps morts, et s’en aider en leur art. Et curieux de savoir ce qui

en était, entrèrent au cercueil, où ils trouvèrent Roméo et

Juliette, ayant les bras lacés, au col l’un de l’autre, comme s’il

leur eût resté quelque marque de vie. Et après les avoir bien

regardés à loisir, connurent ce qui en était. Et lors tous étonnés,

cherchèrent tant çà et là, pour surprendre ceux qu’ils pensaient

avoir fait le meurtre, qu’ils trouvèrent enfin le beau père frère

Laurent, et Pierre, serviteur du défunt Roméo, (qui s’étaient

cachés sous un étau) lesquels ils menèrent aux prisons,

171. The watchmen of

the town enter the

monument and find

the corpses, which

they lodge

underground. They

apprehend the friar

and Pierre.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:103]

[BAN:154]

[PAI:171]

[BR:219]

[R&J-Q1:46.b]

[R&J-Q1:47.b]

[R&J-Q2:46.b]

[R&J-Q2:47.b]

 

 

1415

 

 

 

 

                                                                                           et

avertirent le seigneur de l’Escale, et les Magistrats de Vérone,

de l’inconvénient survenu, lequel fut publié en un instant par

toute la cité. Vous eussiez vu lors tous les citoyens, avec leurs

femmes et enfants, abandonner leurs maisons pour assister à ce

piteux spectacle.

172. The town

watchmen inform le

seigneur de l’Escale

and the town

Magistrates. All the

citizens run to the

monument.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:104]

[BAN:155]

[BAN:156]

[BAN:157]

[PAI:172]

[BR:220]

[R&J-Q1:47.c]

[R&J-Q1:47.d]

[R&J-Q2:47.c]

[R&J-Q2:47.d]

 

 

1420

 

 

 

 

1425

                           Et afin qu’en présence de tous les citoyens le

meurtre fût publié, les Magistrats ordonnèrent que les deux

corps morts, fussent érigés sur un théâtre, à la vue de tout le

monde, en la forme qu’ils étaient, quand ils furent trouvés au

sépulcre. Et que Pierre et frère Laurent, seraient publiquement

interrogés, afin qu’auparaprès on n’en pût murmurer, ou

prétendre aucune cause d’ignorance.

173. The Magistrates

order that the corpses

be exhibited upon a

high stage, and that

the two suspects be

publicly openly

interrogated.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

 

[DP:108]

[PAI:173]

[BR:221]

[R&J-Q1:48.a]

[R&J-Q2:48.a]

 

1425

 

 

 

 

1430

 

 

 

 

1435

 

 

 

 

1440

 

 

 

 

1445

 

 

 

 

1450

 

 

 

 

1455

 

 

 

 

1460

 

 

 

 

1465

 

 

 

 

1470

 

 

 

 

1475

 

 

 

 

1480

 

 

 

 

1485

 

 

 

 

1490

 

 

 

 

1495

 

 

 

 

1500

 

 

 

 

1505

 

 

 

 

1510

 

 

 

 

1515

 

 

 

 

1520

 

 

 

 

1525

 

 

 

 

1530

 

 

 

 

1535

                                                              Et ce bon vieillard de

frère, étant sur le théâtre, ayant sa barbe blanche toute baignée

de grosses larmes, les juges lui commandèrent qu’il eût à

déclarer, ceux qui étaient auteurs de ce meurtre, attendu qu’à

heure indue il avait été appréhendé avec quelques ferrements

près le sépulcre. Frère Laurent homme rond, et libre en parole,

sans s’émouvoir aucunement pour l’accusation proposée, leur

dit, avec une voix assurée:  “Messieurs, il n’y a celui d’entre

vous, (que s’il veut avoir égard à ma vie passée, et à mes vieux

ans, et au triste spectacle, où la malheureuse fortune m’a

maintenant réduit) qui ne soit grandement émerveillé, d’une

tant soudaine et inespérée mutation, attendu que depuis

soixante et dix ou douze ans, que je fis mon entrée sur la terre,

et que je commençai à éprouver les vanités de ce monde, je fus

oncques atteint, tant s’en faut convaincu de crime aucun, qui

me sût faire rougir, encore que je me reconnaisse devant Dieu,

le plus grand et abominable pécheur de la troupe, si est-ce

toutefois, que lorsque je suis plus prêt à rendre mon compte, et

que les vers, la terre et la mort m’ajournent à tous les moments

du jour, à comparaître devant la Justice de Dieu, ne faisant plus

autre chose qu’abbayer mon sépulcre. C’est l’heure (ainsi

comme vous vous persuadez) en laquelle je suis tombé au plus

grand intérêt et préjudice de ma vie, et de mon honneur. Et ce

qui a engendré cette sinistre opinion de moi en vos cœurs, sont

(peut-être) ces grosses larmes, qui découlent en abondance

dessus ma face, comme s’il ne se trouvait pas en l’écriture

sainte, que Jesus-Christ eût pleuré, ému de pitié et compassion

humaine, et même que le plus souvent elles sont fidèles

messagères de l’innocence des hommes. Ou bien, ce qui est plus

probable, c’est l’heure suspecte, et les ferrements, comme le

Magistrat a proposé, qui me rendent coupable des meurtres,

comme si les heures n’avaient pas toutes été créées du Seigneur

égales. Et ainsi que lui-même a enseigné, il y en a douze au

jour, montrant par cela qu’il n’a point acception d’heures, ni de

moments, mais qu’on peut faire bien ou mal à toutes

indifféremment, ainsi que la personne est guidée, ou délaissée

de l’esprit de Dieu. Quant aux ferrements, desquels je fus

trouvé, saisi, il n’est jà besoin maintenant de vous faire

entendre, pour quel usage a été créé le fer premièrement, et

comme de soi il ne peut rien accroître en l’homme de bien ou

de mal, sinon par la maligne volonté de celui qui en abuse. Ce

que j’ai bien voulu mettre en avant pour vous faire entendre

que ni mes larmes, ni le fer, ni l’heure suspecte, ne me peuvent

convaincre du meurtre, ne me rendre autre que je suis, mais

seulement le témoignage de ma propre conscience, lequel seul

me servirait (si j’étais coupable) d’accusateur, de témoin, et de

bourreau. Laquelle (vu l’âge où je suis, et la réputation que j’ai

eu le passé entre vous, et le petit séjour que j’ai plus à faire en

ce monde) me devrait plus tourmenter là-dedans, que toutes les

peines mortelles qu’on saurait proposer. Mais (la grâce à mon

Dieu) je ne sens aucun ver, qui me ronge, ne aucun remords qui

me pique, touchant le fait, pour lequel je vous vois tous

troublés, et épouvantés. Et afin de mettre vos âmes en repos, et

pour éteindre les scrupules, qui pourraient tourmenter

désormais vos consciences, je vous jure sur toute la part que je

prétends au Ciel, de vous faire entendre maintenant de fond en

comble, le discours de cette piteuse tragédie, de laquelle vous ne

serez (peut-être) moins émerveillés, que ces deux pauvres

passionnés amants, ont été forts et patients, à s’exposer à la

miséricorde de la mort, pour la fervente, et indissoluble amitié

qu’ils se sont portés. Et lors le beau père commença à leur

déduire le commencement des amours de Juliette et de Roméo,

lesquelles après avoir été par quelque espace de temps

confirmées s’était ensuivi, par paroles de présent, promesse de

mariage entre eux, sans qu’il en sût rien. Et comme (quelques

jours après) les amants se sentant aiguillonnés d’une amour

plus forte, s’étaient adressés à lui, sous le voile de confession,

attestant tous deux par serment, qu’ils étaient mariés, et que s’il

ne lui plaisait solenniser leur mariage, en face d’Église, ils

seraient contraints d’offenser Dieu, et vivre en concubinage. En

considération de quoi, et même voyant l’alliance être bonne et

conforme en dignité, richesse et noblesse, de tous les deux

côtés, espérant par ce moyen (peut-être) réconcilier les

Montesches et Cappellets ensemble, et faire œuvre agréable à

Dieu, leur avait donné la bénédiction en une chapelle, dont la

nuit même ils avaient consommé leur mariage, au palais des

Cappellets, de quoi la femme de chambre de Juliette pourrait

encore déposer. Ajoutant puis après le meurtre de Thibaut,

cousin de Juliette, être survenu, à raison duquel le ban de

Roméo s’était ensuivi, et comme en l’absence dudit Roméo, le

mariage étant tenu secret entre eux, on l’avait voulu marier au

Comte Pâris, de quoi Juliette indignée s’était prosternée à ses

pieds, en une chapelle de l’église saint François avecques une

ferme espérance de s’occire de ses propres mains, s’il ne lui

donnait conseil au mariage accordé par son père avec le Comte

Pâris. Ajoutant pour conclusion, encore qu’il eût résolu en lui-

même (pour une appréhension de vieillesse et de mort)

d’abhorrer toutes les sciences cachées, auxquelles il s’était

délecté en ses jeunes ans, toutefois pressé d’importunité et de

pitié, et craignant que Juliette exerçât cruauté contre elle-

même, il avait élargi sa conscience, et mieux aimé donner

quelque légère atteinte à son âme, que de souffrir que cette

jeune damoiselle défît son corps et mît son âme en péril. Et

partant avait déployé son ancien artifice, et lui avait baillé

certaine poudre pour l’endormir, par le moyen de laquelle on

l’avait jugée morte. Leur faisant puis après entendre, comme il

avait envoyé frère Anselme avertir Roméo par une lettre de

toutes leurs entreprises, duquel il n’avait encore eu réponse,

déduisant après par le menu, comme il avait trouvé Roméo au

sépulcre mort, lequel (comme il était vraisemblable) s’était

empoisonné ou étouffé, ému de juste deuil qu’il avait de trouver

Juliette en cet état la pensant morte. Puis poursuivant son

discours, leur déclara comme Juliette s’était tuée elle-même de

la dague de Roméo, pour l’accompagner après sa mort, et

comme il ne leur avait été possible de la sauver pour le bruit

survenu des gardes qui les avaient contraints de s’écarter. Et

pour plus ample approbation de son dire, il supplia le seigneur

de Vérone et les magistrats d’envoyer à Mantoue quérir frère

Anselme, savoir la cause de son retardement, de voir le contenu

des lettres qu’il avait envoyées à Roméo, de faire interroger la

dame de chambre de Juliette, et Pierre serviteur de Roméo,

174. The friar clears

himself and

recapitulates the

events.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:107]

[PAI:174]

[BR:222]

[R&J-Q1:48.b]

[R&J-Q1:48.c]

[R&J-Q2:48.b]

[R&J-Q2:48.c]

 

 

 

 

 

1540

 

 

 

 

1545

 

lequel sans attendre qu’on en fît autre enquête, leur dit:

“Messieurs ainsi que Roméo voulut entrer au sépulcre, il me

bailla ce paquet (à mon avis écrit de sa main) lequel il me

commanda expressément présenter à son père. Le paquet

ouvert ils trouvent entièrement tout le contenu de l’histoire,

même le nom de l’apothicaire qui lui avait vendu la poison, le

prix, et l’occasion pour laquelle il en avait usé. Et fut le tout si

bien liquidé, qu’il ne restait autre chose pour la vérification de

l’histoire, sinon d’y avoir été présent à l’exécution, car le tout

était si bien déclaré par ordre qu’il n’y avait plus aucun qui en

fît doute.

175. Pierre confirms

the friar’s words and

produces Romeus’

letter.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:175]

[BR:223]

[R&J-Q1:48.e]

[R&J-Q1:48.f]

[R&J-Q2:48.e]

[R&J-Q2:48.f]

 

 

 

 

 

1550

 

 

 

 

1555

 

 

                Et lors le seigneur Barthélemy de l’Escale, (qui

commandait de ce temps-là à Vérone) après avoir le tout

communiqué aux magistrats, fut d’avis que la dame de chambre

de Juliette fût bannie, pour avoir celé au père de Roméo ce

mariage clandestin, lequel, s’il eût été manifesté en sa saison,

eût été cause d’un très grand bien. Pierre pource qu’il avait obéi

à son maître fut laissé en sa première liberté, l’apothicaire pris,

géhenné, et convaincu, fut pendu. Le bon vieillard de frère

Laurent, (tant pour le regard des anciens services qu’il avait fait

à la république de Vérone, que pour la bonne vie de laquelle il

avait toujours été recommandé fut laissé en paix, sans aucune

note d’infamie.

176. The seigneur de

l’Escale’s sentence: the

nurse is banished,

Peter and the friar are

acquitted, the

apothecary is

sentenced to death.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[BAN:158]

[PAI:176]

[BR:224]

[R&J-Q1:49.f]

[R&J-Q2:49.f]

 

 

 

 

1560

                          Toutefois qu’il se confina de lui-même en un

petit hermitage à deux milles près de Vérone, où il véquit

encore depuis cinq ou six ans en continuelles prières et

oraisons, jusques à ce qu’il fut appelé de ce monde en l’autre.

177. The friar goes into

a hermitage near

Verona and dies after

five years.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[PAI:177]

[BR:225]

[R&J-Q1:49.c]

[R&J-Q2:49.c]

 

1560

 

 

 

 

1565

 

                                                                                                    Et

pour la compassion d’un si étrange infortune, les Montesches,

et les Cappellets rendirent tant de larmes, qu’avec leurs pleurs

ils évacuèrent leurs colères, de sorte que dès lors ils furent

réconciliés, et ceux qui n’avaient pu être modérés par aucune

prudence ou conseil humain, furent enfin vaincus et réduits par

pitié.

178. The feuding

families reconcile.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:105]

[BAN:159]

[PAI:178]

[BR:226]

[R&J-Q1:49.d]

[R&J-Q1:49.e]

[R&J-Q2:49.d]

[R&J-Q2:49.e]

 

 

 

 

 

1570

 

 

 

 

         Et pour immortaliser la mémoire d’une si parfaite et

accomplie amitié, le seigneur de Vérone ordonna que les deux

corps de ces pauvres passionnés demeurraient enclos au

tombeau auquel ils avaient fini leur vie, qui fut érigé sur une

haute colonne de marbre, et honoré d’une infinité d’excellents

épitaphes. Et est encore pour le jourd’hui en essence, de sorte

qu’entre toutes les plus rares excellences qui se retrouvent en la

cité de Vérone, il ne se vit rien de plus célèbre que le monument

de Roméo et de Juliette.

 

                         FIN DE LA TROISIÈ[ME] HIST[OIRE]

 

179. The two lovers are

place into the same

tomb on a stately

marble pillar adorned

with many epitaphs.

 

GLOSSARY

 

INTERTEXTUALITIES

[DP:110]

[BAN:158]

[BAN:160]

[PAI:179]

[BR:227]

[R&J-Q1:49.d]

[R&J-Q1:49.e]

[R&J-Q2:49.d]

[R&J-Q2:49.e]

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

5

 

 

 

 

 

10

 

 

                              AU SEIGNEUR DE LAU-

                                       nay breton françois

                             de Belleforest Commingeois.

 

                                                  sonnet.

 

Celui qui sanglamment a chanté les erreurs

   Des humains, et a fait tristes les plus joyeux,

   Et qui des bien vivants a humectés les yeux

   De ris, d’ennui, de deuil, en liesse, et frayeurs.

Celui, qui de l’amour exprime les fureurs

   Sous le nom des Amants fortunés-malheureux,

   S’en vient plus hardiment, sanglant et furieux,

   De ces Amants chanter les mortelles horreurs.

Et quoi que des saints vers des Grecs, Latins on die,

   Et qu’on loue, sans prix, d’eux tous la Tragédie

   La prose de Launay nonobstant les surmonte.

Car épandant le sang, privant de l’âme les corps,

   Il accorde si bien des nombres les discords,

   Que sa prose tragique, aux vers tragiq’ fait honte.

Dedication.